L’amalgame entre nazisme et anthroposophie

J’ai commencé à m’intéresser à l’anthroposophie dans les années 1990. De fil en aiguille, par des rencontres et des séminaires en Belgique et en France puis en Allemagne, mon mari et moi-même avons multiplié les contacts avec différentes initiatives anthroposophiques, tout en lisant des ouvrages de Steiner. En visitant pour la première fois une école R. Steiner à Leuven (Belgique), nous avons eu le coup de foudre pour cette pédagogie. Cela faisait longtemps que nous nous intéressions aux pédagogies alternatives, et celle-ci correspondait à ce que nous cherchions, avec la surprise de découvrir en plus, dans tout ce qui est apporté à l’enfant, une esthétique qui nous comblait. Nous allions chercher du lait frais, du beurre, des légumes et du pain complet au levain dans une ferme biodynamique proche de chez nous et nous avons participé à quelques séminaires d’introduction à l’anthroposophie durant des week-ends ou en soirée. 

Mais il planait en moi un soupçon latent. J’ai grandi dans une famille qui, comme beaucoup en Belgique, avait été durement touchée par les deux guerres contre l’Allemagne. Le frère jumeau de mon père, son père, le frère de ma mère ; tous étaient morts des suites des deux guerres, sans parler du vécu de mes parents eux-mêmes. De ce fait dans l’ambiance de mon enfance, les Allemands étaient par excellence les « ennemis », « les boches » caricaturés dans tellement de films français ou américains. Qui n’est pas habité par ces images insoutenables des camps d’extermination nazis ?  À part pour ceux qui ont voyagé en Allemagne et qui y ont des contacts personnels, pour beaucoup de Français et de Belges, l’Allemagne et la culture germanique restent associés à ces pages horribles, encore relativement récentes, de l’histoire du 20ème siècle.

En découvrant l’anthroposophie, je portais donc un malaise, car elle venait de l’Allemagne et de la culture germanique. Rudolf Steiner, comme Adolf Hitler a œuvré principalement en Allemagne et en pays germaniques. Rien que les sonorités des noms et prénoms de ces deux hommes éveillent inconsciemment une association : A-dolf – Ru-dolf ; Stein-er, Hitl-er. Tous deux étaient autrichiens et de la même époque. Le nazisme a puisé ses fondements idéologiques chez certains philosophes allemands et dans certaines images de la mythologie germanique. Rudolf Steiner, issu de cette culture, a travaillé aussi avec les pensées incontournables de ces philosophies et il a évoqué cette mythologies. Les philosophes et scientifiques français savent faire la part des choses, notamment distinguer les philosophes allemands qui ont alimenté le nazisme, de ceux qui ne cultivaient aucunement ces idées ou qui s’y sont clairement opposés de leur vivant.  Cependant, pour un grand nombre de personnes, dans les couches profondes et relativement inconscientes du sentiment, les penseurs germaniques et la mythologie germanique sont mêlés dans une ambiance générale, associée au nazisme. Quand ces personnes entendent parler d’anthroposophie pour la première fois, un amalgame simpliste peut donc facilement s’imposer : germanisme = nazisme ; donc anthroposophie = nazisme.

Malgré mes études de sociologie qui comprenaient quelques cours de philosophie et de psychologie, et ma volonté de ne cultiver aucun préjugé, je portais donc moi aussi le soupçon que l’anthroposophie puisse être en lien avec le nazisme. Un jour, je posai la question à l’un des membres flamands du comité de la Société anthroposophique en Belgique. Sachant que les premiers anthroposophes en Belgique avaient surtout été flamands, je lui demandai s’il y avait, au début du mouvement, des liens entre les anthroposophes et le nazisme et/ou l’extrême-droite. « Absolument pas, me dit-il, au contraire : les premiers anthroposophes appartenaient surtout à des familles bourgeoises, dans lesquelles ils étaient vus comme des artistes un peu bohèmes. La plus connue était l’écrivain Marie Gevers. »

Malgré cette réponse, je portais encore cette suspicion latente lors de notre premier contact à Stuttgart, je l’ai remarqué seulement lorsqu’elle a définitivement disparu. C’était deux ou trois ans après avoir découvert l’anthroposophie, lorsque nous nous posions la question, mon mari et moi, d’entreprendre des formations à Stuttgart. L’amie d’une connaissance avait accepté de nous aider pour traduire un entretien avec le directeur d’un institut de formation. 

Marianne Rutz, alors retraitée, avait enseigné le français, l’italien et l’anglais dans la première école R. Steiner de Stuttgart. Elle habitait à deux pas de cette école, dans l’ancienne maison d’Émil Molt, le directeur de l’usine Waldorf-Astoria par lequel cette première école Wadorf-Steiner avait vu le jour. Marianne Rutz nous reçut très chaleureusement pour un repas du soir, un « Abendbrot ». Autour d’un œuf à la coque et de Bretzeln, elle nous raconta notamment à quel point la guerre avait été éprouvante pour eux. Son père, l’un des premiers professeurs de la toute nouvelle école Waldorf, avait risqué sa vie en aidant des enfants juifs à se cacher et à fuir. Le souvenir du moment où les nazis étaient venus ordonner la fermeture de l’école Steiner restait gravé dans sa mémoire. Marianne Rutz avait alors 16 ans. C’était en début d’année scolaire et elle jouait du violon dans l’orchestre de l’école, quand des soldats firent irruption dans la salle de fête. Ils ordonnèrent la fermeture immédiate de l’école. Marianne Rutz nous raconta qu’un grand nombre d’anthroposophes et d’initiatives anthroposophiques allemands souffrirent du national-socialisme et s’y opposèrent de toutes les manières possibles, comme d’ailleurs bien d’autres Allemands. 

Cette fois, j’étais complètement et définitivement rassurée. Ce que Marianne Rutz me disait allait dans le même sens que mes perceptions personnelles, tant sur le plan des idées que des réalisations concrètes : dans son essence, l’anthroposophie est totalement à l’opposé du national-socialisme.  Certains détracteurs de l’anthroposophie, surtout en France, tentent de renforcer l’impression de collusion, en s’appuyant insidieusement sur les sentiments primaires que j’avais moi-même au début. Ces associations entre anthroposophie et nazisme relèvent soit de l’ignorance, du manque d’information, soit d’une pure mauvaise intention. Car dans l’esprit, ces deux courants de pensée (si on peut appeler le nazisme un courant de pensée) sont à l’opposé l’un de l’autre. R. Steiner voyait s’approcher « la peste brune », il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter qu’elle ne se déclenche. Ces détracteurs malintentionnés vont repêcher quelques faits isolés, par exemple le fait que Rudolf Hesse, un nazi de haut rang, se soit intéressé à la biodynamie et le fait que quelques rares anthroposophes aient penché vers cette idéologie. Comme l’évoque l’article à ce propos de Uwe Werner très bien documenté[1], il y a forcément eu certains liens entre des nazis et l’anthroposophie. Qui, quelle entreprise dans l’Allemagne des années 1930, est sorti indemne d’un lien avec des nazis ? Prendre le fait qu’un proche de Hitler ait pu s’intéresser à la biodynamie comme une « preuve des collusions » est totalement absurde…  Hitler était végétarien et il peignait volontiers des aquarelles. Faut-il pour autant en conclure que l’aquarelle et le végétarisme soient « nazis » et qu’il faille les proscrire ?

On juge l’arbre à ses fruits. Quels sont les fruits du nazisme ? Une idéologie nationaliste, impérialiste qui s’est imposée par la brutalité en niant l’individu, en répandant volontairement le racisme, la guerre et finalement l’horreur d’une mécanique très bien rodée du mal, qui a conduit des millions de personnes à une mort atroce.

Quels sont les fruits de l’anthroposophie ? Des initiatives décentralisées, portés par des individus, partout dans le monde : le développement, dès les années 1920, d’une l’agriculture écologique, de banques éthiques, d’une pédagogie qui stimule l’individualité de chaque enfant en respectant ses rythmes, d’une médecine qui élargit la médecine académique en stimulant l’immunité individuelle grâce à des soins holistiques, etc. 

C’est vrai, le nazisme et l’anthroposophie proviennent tous deux de la culture germanique. Mais dans leur essence, ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Peut-être peut-on même voir dans le nazisme le « double », « l’ombre » au sens de Jung, de l’anthroposophie. Car le nazisme conduit à la mort et à la négation de toute humanité, alors que l’anthroposophie développe des impulsions porteuses de vie, de liberté individuelle et d’humanité. 


[1]Transparence de l’anthroposophie

Rudolf Steiner et la conscience extraneuronale

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Une personne qui découvre l’œuvre de Rudolf Steiner sans prévention ne peut être qu’interloquée par l’étendue de ses connaissances. L’écrivain Stefan Zweig, un de ses contemporains, en disait par exemple : « C’était passionnant de l’écouter parce que sa culture était stupéfiante, d’une diversité grandiose, surtout pour nous qui étions limités à la littérature ». Depuis un siècle, un nombre grandissant de personnes reprennent les idées de R. Steiner dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la pédagogie et la médecine.

Face à un tel phénomène, le questionnement naît de lui-même : qui était Rudolf Steiner ? D’où puisait-il toutes ses connaissances ?

Peut-on répondre à cette question à partir de sa formation ? Après l’école primaire et secondaire dans sa région natale, à la frontière entre l’Autriche et la Croatie actuelles, il fit des études techniques à Vienne, puis un doctorat en philosophie. Participant à une revue littéraire, il fréquentait assidument les salons et les cafés de Vienne et de Weimar.  Son premier travail fut l’édition des œuvres scientifiques de Goethe. Très curieux et ouvert, il était  complètement immergé dans la vie intellectuelle de son époque. Et toute sa vie, il continuera à lire énormément, dans tous les domaines : sciences naturelles et sociales, littérature, philosophie, théologie, histoire etc. Sa bibliothèque, en partie conservée, contient plusieurs milliers de livres en partie annotés ; certains dont les pages sont retirées, car il ne voulait s’encombrer de poids inutile pour ses voyages et emportait parfois seulement les pages qu’il voulait lire. Pour ce qui est de ses connaissance ésotériques, il baigna plusieurs années dans le milieu théosophique.

Il est donc évident qu’une partie des connaissances de Rudolf Steiner provenait de ses lectures et de ses contacts personnels. Mais tout cela ne suffit pas pour expliquer certaines de ses idées, parfois très étonnantes, complètement nouvelles par rapport à tout ce qu’on pouvait dire à son époque et encore à la nôtre. En particulier, dans les dernières années, il pouvait donner plusieurs conférences par jour sur des sujets  différents, il semblait intarissable. La question subsiste donc : d’où tirait-il une telle profusion d’idées ?

Une nouvelle hypothèse concernant la conscience

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Lettre ouverte à Jean-Baptiste Malet 

À propos de l’article L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme, Le Monde diplomatique, juillet 2018

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On est fatigué de lire encore et toujours en France le même genre de critiques mille fois réfutées vis-à-vis de l’anthroposophie et de Rudolf Steiner. Les détracteurs de l’anthroposophie connaissent bien les thèmes qu’il faut brandir pour discréditer le mouvement et son fondateur, ces grands thèmes bateau qui font frémir – à juste titre – la sensibilité française : nazisme et pangermanisme, racisme, irrationalité ésotérique et obscurantisme, prétendues manipulations financières. En somme, encore et toujours l’accusation de « secte », même si le mot n’est pas utilisé directement, sans doute par prudence, pour s’épargner le risque d’un procès.

Pourtant, ces thèmes ont déjà été largement étudiés, non seulement par des défenseurs de l’anthroposophie, mais également par des enquêtes indépendantes, y compris parlementaires. L’innocuité du mouvement anthroposophique a été mainte fois prouvée par différents procès[1]. Des nombreuses initiatives inspirées par l’anthroposophie ont été reconnues à large échelle. Un dernier exemple en date : Sekem, un domaine cultivé en biodynamie, fondé en Égypte il y a 40 ans à l’initiative du Dr Ibrahim Abouleish, anthroposophe et musulman, qui a reçu cette année le prix de la paix luxembourgeois[2]. Malgré ces études et toutes ces preuves, les préjugés et les rumeurs ont la vie dure. On ne comprend pas non plus que malgré leur caractère de toute évidence excessif et insultant, les propos de Grégoire Perra puissent encore servir de référence, y compris à un journaliste qui publie dans le Monde diplomatique. Il faut donc quand même reprendre la plume, car il en va de la vérité des faits et de la liberté de pensée, de la possibilité, dans ce pays qui se veut défenseur de la liberté, de garder le droit de penser et d’agir en admettant que le monde ne se limite pas forcément à sa dimension matérielle-sensible, qu’il a peut-être aussi une dimension suprasensible ou spirituelle, peu importent les mots.

Nazisme, pangermanisme ? Voici par exemple ce qu’Hitler a dit à propos de Rudolf Steiner : « Le gnostique et anthroposophe Rudolf Steiner est adepte de la triarticulation de l’organisme social et d’autres méthodes juives destinées à ruiner l’état intellectuel des peuples…(…) Et qui trouve-t-on comme moteur derrière toutes ces diableries ? Le Juif, ami du Docteur Rudolf Steiner »[3]. On ne trouve pas tellement de sympathie là-dedans, me semble-t-il. Les écoles Waldorf ont été fermées par les nazis dès leur arrivée au pouvoir. Que parmi les anthroposophes allemands, déjà relativement nombreux à l’époque en Allemagne, certains aient eu des accointances avec le nazisme, c’est indéniable. Dans quel milieu allemand des années 1930 cela n’a-t-il pas été le cas ? Ce passé est laissé dans l’ombre par les anthroposophes, croit « révéler » Malet… Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils en ont honte ! Comme ils ont honte de ce que leur pays ait été le lieu de cette horreur. Cette honte est bien le signe qu’ils veulent, au contraire des mouvements d’extrême-droite allemands qui s’en réclament, se démarquer radicalement de tout ce qui ressemble au nazisme. Parce qu’il est évident pour les anthroposophes que le nazisme, le pangermanisme et le racisme sont en totale opposition avec l’esprit de l’anthroposophie.

Rudolf Steiner a parlé de l’âme et de l’esprit des peuples, et dans ce cadre, il a décrit son interprétation de la tâche de différents peuples, dont le peuple allemand. En aucun cas il n’a prôné de pangermanisme. En aucun cas il n’a utilisé la mythologie germanique comme appui pour fonder une « idéologie ». Il l’a étudiée au même titre qu’il a parlé par exemple du Zoroastrisme, du Bouddhisme et de bien d’autres courants spirituels et religieux, pour aboutir à une vaste fresque où chaque peuple, chaque religion trouve son sens dans l’évolution de l’humanité. Il voyait comme tâche pour l’esprit allemand de contribuer au développement de la liberté individuelle. Pour rappel, son ouvrage initial et principal a pour titre « la Philosophie de la liberté ». Le cœur de cette thèse est que nous en sommes arrivés à une époque où l’être humain ne veut plus et ne doit plus se soumettre à une autorité morale extérieure, fût-elle religieuse, mais où chaque individu doit chercher en lui-même la vérité et les motifs de ses actions. C’est à partir de cette pensée centrale qu’il faut relire tout son édifice conceptuel et non à partir de quelques citations retirées de leur contexte.

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Sens de la souffrance

Croix bleue

La souffrance vient à notre rencontre, de différents côtés, inévitablement. Et il y a tellement de manières de souffrir…  Par la maladie, toutes les sortes de douleurs physiques, les séparations, les conflits, les déséquilibres psychiques.

 Faut-il chercher à l’éviter, la fuir ? Tenter d’en déraciner la cause ?

Certains courants ascétiques recherchent la souffrance comme un but en soi, jusqu’à y trouver une forme de jouissance qui se rapproche de perversions maladives.

 Il existe une troisième voie. Non pas la rechercher pour elle-même ni chercher à la fuir, mais l’accueillir dans un certain esprit. Car il est possible d’y trouver un sens, de la recevoir et de la vivre comme une part du mystère du monde, de pressentir qu’elle permet d’engendrer l’humain.

 Voici la traduction d’une conférence de F. Benesch suivie de quelques citations qui permettent d’ouvrir des perspectives dans cette direction.

En version PDF :  Sens de la souffrance

Conférence de F. Benesch :

« Il y a bien des siècles déjà, survint dans l’humanité un grand messager de la souffrance. L’annonce du grand Bouddha apparaît, lumineuse : « La vieillesse est souffrance – la maladie, la séparation, la mort sont souffrance ; être séparé de ce qui nous attire est souffrance – être lié avec ce que nous rejetons est souffrance ». Bouddha trouve l’origine de la souffrance dans la soif d’exister, car lorsque celle-ci s’éteint, la souffrance cesse également. Quelle est l’issue de cette voie ? Car elle signifierait : s’éloigner de la terre.

Quelle est la nature de ces souffrances qui apparaissent sous la forme de douleurs corporelles ? Ces douleurs étranges, purement physiques, qui donnent l’impression d’être perforé, piqué, brûlé ou rongé ? Où plongeons-nous alors, qu’est-ce donc pour un monde ? Ou alors, regardons la douleur psychique, la souffrance psychique : l’affliction, le souci, la dépression, la privation, etc. Et finalement, la souffrance spirituelle. On dit toujours qu’il n’y en aurait pas. Pourtant, elle existe aussi. Par exemple, la souffrance purement spirituelle de Faust lorsqu’il se confronte à l’énigme de l’univers, à l’impossibilité de déchiffrer les mystères dans lesquels l’homme est placé. On peut aussi évoquer ce qui peut accabler certaines personnes : le vécu, purement spirituel, de l’absence de sens de l’existence.

Où sommes-nous, lorsque nous sommes plongés dans ce monde de la douleur corporelle, dans le domaine de la souffrance et de la douleur psychique et celui de la souffrance spirituelle ?

Il ne faudrait pas croire que nous seuls, êtres humains, avons part à ce monde de souffrance. Lire la suite « Sens de la souffrance »

Les cadeaux de Noël

Auf Deutsch

À Noël comme à la Saint Nicolas, des cadeaux sont apportés dans la nuit. Quel peut être le sens de cette tradition, encore tenace, au moment de la grande « nuit de l’année » ?

Chagall

Les cadeaux venus dans la nuit

Comment se fait-il que dormir donne des forces ? Au long de la journée, alors que le soleil accomplit sa course dans le ciel, l’homme travaille, la conscience en éveil. Le soir, le soleil s’incline à nouveau vers la terre, la fatigue rend les membres lourds et l’esprit se fait plus lent. L’envie vient de se coucher et de s’abandonner au sommeil. Le lendemain au réveil, les forces sont là pour se tenir debout sans effort, reprendre ses activités et travailler. Les sentiments sont apaisés et la pensée est plus active. Parfois même, nous nous réveillons avec une idée qui résout un problème qui, la veille encore, paraissait insoluble. D’où viennent ces nouvelles forces ? Car des forces viennent toujours de quelque part… Ce vécu est tellement habituel – pour autant que l’on soit en bonne santé – que l’on ne pense à pas à se demander ce qui se passe durant le sommeil. La question n’est pas résolue par la science : pour elle le sommeil reste une énigme. Mais les faits sont là : de la nuit, du sommeil profond et prolongé, l’homme reçoit chaque jour de nouvelles forces. En fait, la nuit et le sommeil apportent les cadeaux les plus précieux  : ce qui permet à l’être humain de se tenir debout, conscient, d’être créatif et actif dans le monde.

Les traditions et l’anthroposophie permettent de comprendre un peu plus le sommeil. Il y est comparé à une « petite mort ». Celui qui s’endort s’engage dans un processus semblable à celui de la mort, sauf qu’il est temporaire, puisqu’il dure juste le temps entre l’endormissement et le réveil. Au moment où la personne perd conscience, son âme (avec son Je) se dégage du corps et s’élargit au-delà du temps et de l’espace. Elle rejoint son milieu d’origine, un monde de nature purement morale et spirituelle, d’une complexité encore plus grande que le monde matériel – qui d’ailleurs n’en n’est pas séparé. L’âme du dormeur entre en relation avec les êtres spirituels qui évoluent dans ce monde, y compris les défunts. Le moment culminant du sommeil est la rencontre avec le Christ. Ses forces solaires divines redonnent des forces de vie qui pénètrent jusqu’au corps physique en le régénérant. Chaque matin, chaque réveil est une re-création, un nouveau début. Parfois, un pressentiment effleure celui qui se réveille par l’image d’un rêve, comme un parfum d’un vécu de la nuit. Mais pour l’essentiel, l’homme d’aujourd’hui reste largement inconscient des expériences du sommeil, il en ressent seulement les effets positifs.

Noël : la nuit de l’année

Ce rythme entre le jour et la nuit au cours de vingt-quatre heures se retrouve aussi dans le rythme des saisons. L’été correspond à la conscience de jour, en lien avec l’activité la plus grande. Puis le soir de l’année arrive en automne ; les nuits s’allongent, l’activité s’intériorise et se ralentit. L’hiver est la nuit de l’année. C’est au coeur de l’hiver, au moment le plus sombre de l’année, qu’est placée la fête de Noël. Les initiés des Mystères pré-chrétiens faisaient cette nuit-là une expérience particulière. Ce que chacun vit normalement dans l’inconscience du sommeil, ils le percevaient éveillés et conscients. Grâce au regard clairvoyant, au travers de la terre qui leur apparaissait comme transparente, ils contemplaient le soleil dans sa dimension spirituelle, le « soleil de minuit ». Ils en recevaient la plénitude de la grâce, les forces de vie et d’inspiration. Dans sa lumière ils percevaient le Logos créateur s’approchant de la terre. La grande nouvelle qui bouleversa les mages dont il est question dans l’évangile de Mathieu, c’est précisément celle que le Logos, l’Être solaire qui jusque là s’approchait de la terre, venait enfin s’y incarner. La légende dit que les mages « perçurent une étoile aussi brillante que le soleil de midi », en laquelle se trouvait l’effigie d’un petit enfant sous le signe de la croix1.

Depuis que le Christ s’est lié à la vie de la terre, le mystère autrefois réservé aux initiés est offert à tous. Pendant la nuit de Noël, chacun est invité à vivre éveillé et conscient la grâce reçue habituellement dans l’inconscience. C’est le sens de la messe de minuit traditionnelle. La nuit du 24 au 25 décembre, la troisième après le solstice d’hiver, correspond au moment le plus sombre de l’hiver, elle est elle-même la « mi-nuit » de l’année. Dans la nuit sacrée, la force solaire du Christ se déverse de manière toute particulière. De même qu’à la fin de l’été, l’homme récolte les fruits que la nature offre en surabondance, en hiver, il peut recevoir à Noël la plénitude de la grâce divine. C’est la raison pour laquelle il existe dans la Tradition, ainsi que dans la Communauté des chrétiens, non seulement un office de Noël, mais trois : à minuit, à l’aube et en plein jour. Il ne faut pas moins de trois offices pour s’ouvrir à la grâce reçue à Noël. Ce don se poursuit tout au long des douze jours et nuits saints, jusqu’à l’Épiphanie. Le 6 janvier est l’aube de l’année ; les jours ont nettement commencé à se rallonger.

Des cadeaux venus du ciel

Tout ceci permet de saisir pourquoi les fêtes d’hiver sont particulièrement liées à la tradition des cadeaux. La fête de la Saint-Nicolas, par exemple, parle directement de dons reçus dans la nuit. À noter que Martin Luther, refusant le culte des Saints, a instauré à la place de la Saint-Nicolas le « Christ Kind » qui apporte des cadeaux non pas le 6 décembre mais à Noël. Mais l’image est la même : un être spirituel descend dans la nuit, en hiver. À l’insu de tous, il vient apporter des cadeaux que l’on découvre le matin au réveil. Qu’est-ce qu’il est attendu ! Quelle joie pour les enfants : joie dans l’attente, puis reconnaissance en découvrant les surprises autour de la cheminée, dans les chaussures ou sur le rebord de la fenêtre.

Dans certains pays, le Saint est accompagnée d’un être plus ou moins menaçant qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions des enfants. Sans en approuver l’aspect parfois trop moralisateur, on peut se dire que ce personnage reflète aussi une réalité objective. Car suivant la manière dont on se prépare à la nuit et l’attitude dans laquelle on reçoit ces dons, les forces reçues seront plus ou moins grandes. Le conte de Grimm « les lutins » exprime ceci de manière frappante. Un cordonnier est devenu très pauvre, il ne lui reste qu’un peu de cuir, juste de quoi faire une paire de chaussure. Qu’importe, le soir, il découpe encore le cuir pour préparer son travail du lendemain. Confiant en Dieu, il fait sa prière et s’endort. Le lendemain, après sa prière du matin, il découvre que les chaussures ont été terminées ! Elles sont tellement parfaites qu’elles sont immédiatement vendues à bon prix. Il peut grâce à cela acheter du cuir pour deux paires de chaussures. Le lendemain, les deux paires ont été sont faites mystérieusement dans la nuit, tout aussi parfaites. Ainsi, chaque jour, et sa richesse se démultiplie. Un moment, il décident avec sa femme de rester éveillés pour observer qui accomplit ce travail dans la nuit. Cachés, ils découvrent deux minuscules êtres nus qui travaillent à faire les chaussures. Pour les remercier, la femme confectionne des petits vêtements à leur taille et les place sur le plan de travail. La nuit suivante, les lutins s’en habillent, chantent et dansent de joie. Ils ne reviendront plus, mais depuis, le cordonnier et sa famille vivent dans la prospérité.

L’attitude du cordonnier et de sa femme est décisive. Malgré la pauvreté, ils gardent confiance en Dieu et ils expriment en actes leur reconnaissance par rapport aux êtres de la nuit. Un cadeau, un vrai don ne se fait jamais sous condition, avec une attente de retour ; il est toujours offert gratuitement, dans la joie pure de celui qui l’accomplit. Mais la réponse, la reconnaissance avec laquelle il est reçu fait naitre un surplus de joie chez celui qui le fait comme chez celui qui le reçoit. On entre ainsi dans une dimension régie par d’autres lois que la réalité matérielle où tout se compte et où la richesse est limitée.

Le temps de la grâce et de la joie

Le temps de Noël, le temps des cadeaux, permet chaque année de s’ouvrir à cette dimension de l’existence régie par la grâce. Dans le Prologue de l’évangile de Jean, il est question de la grâce avec le mot grec kharis. Ce mot évoque le don – ce « surplus » qui rend la vie plus belle, plus lumineuse et qui lui donne tout son sens. Moïse a apporté la Loi stricte, qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions. le Logos, le Christ, apporte « la plénitude de la grâce et de la vérité ». Sa force peut être accueillie de manière de plus en plus consciente, dans une reconnaissance qui en elle-même devient source de vie et de joie. Car le mot grec kharis, la « grâce », est de la même racine que le mot khara, « la joie ». Le motif de la grâce évoqué dans le prologue de l’évangile de Jean résonne à la fin de son évangile avec les paroles du Christ à ses disciples : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète 2» . Et cette joie, « nul ne pourra vous l’enlever3».

Photo F.Bihin 2010, vitrail de Chagall, église Saint-Etienne à Mainz

1Légende des Rois mages selon Johan von Hildesheim

2 Jn, 15, 11

3 Jn 16, 22

La Communauté des chrétiens et le spectre de la secte 

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Le mot « secte » effraie. Il désigne une nébuleuse de mouvements méconnus. Ce qui est méconnu fait peur, ceci est vrai dans toutes les cultures et toutes les époques.

L’anthropologue M. Singleton1, qui a vécu en Afrique dans un milieu traditionnel, racontait qu’un jour, un villageois lui révéla que les gens le craignaient et le considéraient comme un « sorcier ». Pourquoi ? Pour un Africain vivant dans un milieu traditionnel, un Blanc est habituellement habillé en costume et cravate et il vit selon les coutumes occidentales. Or M. Singleton s’habillait comme les Africains et vivait parmi eux, dans une case du village. C’est précisément ce qui inquiétait les villageois. Ils avaient du mal à situer cet Européen « hors catégorie ». Peut-être était-il détenteur d’une sorte de pouvoir magique maléfique ?

Dans les années 1980-90 s’est levé en France et en Belgique un vent de panique par rapport aux sectes, justifié notamment par les massacres collectifs commis par « l’Ordre solaire » en 19952. Durant cette période, on avait entrepris en Belgique et en France des enquêtes parlementaires sur les sectes3. Il est un fait que certains mouvements utilisent des moyens de suggestion et de manipulation qui bafouent la liberté de leurs membres. Ils arrive qu’ils isolent leurs enfants de la société et extorquent de l’argent. À noter que de tels mouvements peuvent être minoritaires mais aussi majoritaires, on pense par exemple aux totalitarismes d’État tels le nazisme ou le communisme, actuellement à des groupes tels que l’EI. Quel que soit le caractère d’un mouvement, il est juste que chaque acte criminel, chaque abus tombe sous le coup de la Justice.

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Lettre ouverte à Paul Aries

aries

Stuttgart, le 5 septembre 2001

Monsieur,

Venant de terminer la lecture de votre ouvrage sur l’anthroposophie, je souhaite entrer en dialogue avec vous.

Peut-être est-il bon que je me situe tout d’abord. Belge, de milieu catholique, je me suis à l’adolescence identifiée avec ce que je qualifierais comme les tendances progressistes chrétiennes de gauche. Après une licence en sociologie à Louvain-la-Neuve, je suis partie avec mon mari travailler au Pérou, dans le mouvement de la théologie de la libération. De retour en Belgique, toujours en recherche d’une cohérence de vie sur les plans social, écologique et spirituel, nous avons fait la connaissance de l’anthroposophie et du mouvement qui s’y rattache. Enthousiasmés par ce que nous découvrions, nous avons participé comme parents à la fondation d’une école Waldorf en Belgique francophone, dans laquelle j’ai travaillé cinq ans comme enseignante. Nous vivons actuellement à Stuttgart où je poursuis une formation de prêtre de la Communauté des chrétiens.

Je voudrais tout d’abord saluer la publication d’un tel ouvrage en langue française, dans une édition autre que celles appartenant au mouvement proprement dit, ainsi que votre effort pour entrer dans un domaine aussi complexe que celui de l’anthroposophie et du mouvement qui s’y rattache. Il me semble urgent d’ouvrir le débat sur ce courant de pensée en pays francophones, et votre livre va en ce sens.

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Dépression et expérience du Je

jawlensky

Que vit-on lors d’une dépression ? Quelle peut être la raison pour laquelle cette maladie est tellement courante dans notre société ? Quel serait son lien avec le matérialisme ambiant ? Peut-elle apporter quelque chose de positif pour une personne, et même pour la société ? Voici en quelques  pages  le résultat de mes réflexions et expériences à ce sujet.

Peinture ci-contre :  Jawlensky

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L’expérience de la dépression

Philippe Labro, journaliste et écrivain a raconté sa plongée dans la dépression dans son livre Tomber sept fois, se relever huit[1]. Son récit à la fois vivant et détaillé permet de ressentir de l’intérieur ce qu’il a vécu durant les quelques mois de sa dépression, qualifiée de « situationnelle » sur le plan médical. Voici un homme d’une cinquantaine d’année qui vit à Paris, qui vient d’atteindre le sommet de sa carrière comme directeur à RTL. Il est marié, aime sa femme et ses deux enfants et il a beaucoup d’amis. D’une telle vie, beaucoup rêveraient. Peu à peu, quelque chose bascule en lui, qu’il ne le remarque pas, tout d’abord. Lire la suite « Dépression et expérience du Je »

Sommes-nous actifs après la mort ?

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Il y a quelques décennies encore, la mort était un sujet tabou dans les sociétés occidentales. Dans les années 70, le médecin Raymond Moody a commencé à publier des témoignages de mort clinique  (EMI [1] en français, NDE [2] en anglais). Parallèlement, un mouvement à propos de l’accompagnement des mourants et des soins palliatifs a vu le jour, inauguré par des personnalités telles qu’Élisabeth Kubler Ross aux USA et Marie de Hennezel en France. On a recommencé à parler plus de la mort, à la ré-apprivoiser peu à peu.

Avec ces nouveaux apports, comment la conception de la vie après la mort a-t-elle évolué ? La culture chrétienne avait véhiculé les images chrétiennes du paradis, du purgatoire et de l’enfer. L’enfer était terrifiant car suivant la gravité des péchés, il pouvait être « éternel ». Dans le milieu catholique de mon enfance, on ne parlait pas volontiers de la mort : « Cela sert à rien de s’en préoccuper, il faut surtout vivre à fond sa vie d’aujourd’hui, sans chercher à savoir ce qui se passe après la mort« . Vouloir chercher à comprendre ces choses est même plutôt répréhensible, car cela dénote un manque de foi. On m’avait parlé de l’enfer et du paradis, mais au cours de ma jeunesse, de plus en plus de personnes, y compris des prêtres, laissaient entendre que ce ces « images » sont dépassées, et je me ralliais volontiers à cette opinion : Dieu étant infiniment bon, il pardonne toutes nos fautes. Lire la suite « Sommes-nous actifs après la mort ? »

Lettre ouverte à Michel Onfray

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Monsieur,

J’écoute regulièrement de vos interventions à France culture, et lors de précédentes vacances, j’ai découvert avec grand intérêt votre cours complet (sur CD) à propos de Nietzsche.

Récemment, j’ai écouté sur France culture « Théorie du fumier spirituel » et là, j’ai été étonnée et finalement choquée. Premièrement, je ne retrouve pas, dans votre examen de la pensée de Rudolf Steiner, la patience et l’ouverture d’esprit que vous avez par rapport à Nietzsche. Vous insistez en général sur l’importance de situer toute la pensée en lien avec la biographie de l’auteur – c’est justement un des points qui rend ce long cours sur Nietzsche tellement vivant. Et bien entendu, pour pouvoir juger d’une pensée – surtout quand on prétend la critiquer en public -, c’est la moindre des choses que d’avoir pris connaissance de l’ensemble de l’œuvre de l’auteur.

Pourtant, par rapport à Rudolf Steiner, vous avouez n’avoir consulté que deux livres, Lire la suite « Lettre ouverte à Michel Onfray »