L’amalgame entre nazisme et anthroposophie

J’ai commencé à m’intéresser à l’anthroposophie dans les années 1990. De fil en aiguille, par des rencontres et des séminaires en Belgique et en France puis en Allemagne, mon mari et moi-même avons multiplié les contacts avec différentes initiatives anthroposophiques, tout en lisant des ouvrages de Steiner. En visitant pour la première fois une école R. Steiner à Leuven (Belgique), nous avons eu le coup de foudre pour cette pédagogie. Cela faisait longtemps que nous nous intéressions aux pédagogies alternatives, et celle-ci correspondait à ce que nous cherchions, avec la surprise de découvrir en plus, dans tout ce qui est apporté à l’enfant, une esthétique qui nous comblait. Nous allions chercher du lait frais, du beurre, des légumes et du pain complet au levain dans une ferme biodynamique proche de chez nous et nous avons participé à quelques séminaires d’introduction à l’anthroposophie durant des week-ends ou en soirée. 

Mais il planait en moi un soupçon latent. J’ai grandi dans une famille qui, comme beaucoup en Belgique, avait été durement touchée par les deux guerres contre l’Allemagne. Lire la suite « L’amalgame entre nazisme et anthroposophie »

Les faiblesses, un compost ?

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Dans un coin du jardin, on entasse les déchets végétaux, le plus souvent dans un endroit discret et dissimulé. Fleurs fanées, légumes, fruits pourris et « mauvaises herbes » s’accumulent. Le jardinier vient de temps en temps s’occuper de ce tas. De sa fourche, il le retourne pour l’aérer. Avant l’hiver, il prend le temps d’en faire un véritable compost. Puis, confiant, il laisse faire la vie.

Durant l’hiver, le compost repose, arrosé par la pluie et protégé du froid par la neige . À l’intérieur, la chaleur décompose les déchets et les forces subtiles de l’univers agissent ; des organismes vivants se développent. Ce qui était au départ un tas de déchets est devenu un riche terreau que  le jardinier va pouvoir utiliser pour faire prospérer les légumes et les fleurs de son jardin.

Chaque personne a des tendances unilatérales – des faiblesses, des défauts… appelons-les comme on voudra.  Chacun aimerait autant les dissimuler, les jeter et les oublier. Celles des autres nous font sourire ou nous exaspèrent. Et si, au lieu d’être considérées comme des tendances à réprimer, nier et refouler, les faiblesses des uns et des autres étaient vues comme une sorte de « matière première » ? Une tendance tout d’abord unilatérale et grossière à transformer et affiner peu à peu, dans un travail de connaissance de soi, avec l’aide d’autres – dans un échange chaleureux ? Cela permettrait à chacun de développer ce qu’il a de plus original, de vraiment unique et de pouvoir le donner pour enrichir la vie du monde.

F.Bihin – mai 2019

Le roi errant

 

Peinture de M.A Weulersse

Après l’ambiance du Noël des bergers selon l’évangile de Luc, la fête de l’Épiphanie plonge dans l’univers des rois, des « grands de ce monde ». 

Combien de rois viennent adorer l’enfant ? La tradition parle des trois rois mages nommés Gaspard, Melchior et Balthasar. L’évangile de Matthieu, qui évoque les mages, ne précise pas le nombre des rois, il mentionne simplement les trois cadeaux qu’ils sortent de leurs coffres : l’or, l’encens et la myrrhe.

Ces trois substances précieuses représentent les qualités des rois de l’Antiquité. Ceux-ci étaient des « initiés », ils recevaient une préparation mystique pour pouvoir assumer leurs responsabilités. Les rois possédaient l’or de la sagesse pour assurer la prospérité de leur peuple. Ils utilisaient l’encens en tant que grands prêtres, pour accomplir l’offrande à l’autel. Ils devaient s’ouvrir au monde de l’Esprit et y recevoir les intuitions pour gouverner « de droit divin ». Initiés à l’art de la médecine, ils détenaient la myrrhe qui sert dans diverses préparations thérapeutiques et pour embaumer les corps des défunts. 

Se prosternant devant l’enfant, les rois venus d’Orient lui offrent ces trois substances royales. C’est en déchiffrant l’écriture des étoiles qu’ils ont pu reconnaître en lui le médecin de l’univers, le grand prêtre, le roi des rois attendu depuis des générations, appelé à régner sur toute l’humanité.

Dans l’évangile, il est question d’un autre roi, Hérode, l’image dévoyée du roi antique. L’or, il le recherche pour son usage personnel. Le pouvoir lui monte à la tête. Contre-image du médecin qui veut la guérison et la vie, il fait massacrer les enfants de son peuple, par terreur de celui qui risquerait de faire de l’ombre sur sa toute-puissance.

Des légendes parlent aussi d’un quatrième roi mage, nommé parfois Artaban[1]. Celui-ci a manqué le rendez-vous avec les trois autres mages, du fait qu’il s’est arrêté pour soigner un blessé sur sa route. Comme cadeau pour l’enfant, il emporte trois joyaux, dont une perle de grand prix. La perle, cette merveille qui naît de la souffrance de l’huître qui, pour atténuer la douleur provoquée par un intrus, un grain de sable par exemple, l’enrobe de couches successives de nacre irisée. 

Toute sa vie, Artaban va poursuivre sa recherche solitaire du roi des rois. Au fils des rencontres et des appels à l’aide, il va soigner, aider et dispenser ce qui lui reste de sa richesse. À la fin, il se dépouille même de ses joyaux et de retrouve les mains nues. Et ce n’est qu’en rendant son dernier souffle qu’il aura enfin la joie de rencontrer celui qu’il a cherché chaque jour de sa vie.

Ce quatrième roi est à l’image de la royauté nouvelle apportée par le Christ, une royauté intérieure. C’est là que se trouve la véritable noblesse, celle du JE SUIS qui se forge au fil des expériences de la vie. Sa richesse consiste à se donner, en se mettant au service de ceux qui en ont besoin, sans distinction, et de rester orienté vers la guérison et la vie de tous. Cette royauté sans territoire accepte l’errance, la fragilité d’une recherche intérieure incessante du roi des rois.


[1]Voir Henry van Dyke, « Le quatrième sage » Éditions IONA

Né de l’esprit

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Dans un certain nombre de contes et d’histoires de Noël, il est question de personnes dont le cœur s’ouvre et qui se transforment. Un brigand terré dans la forêt reçoit des cadeaux inattendus ; il décide de chercher un métier honnête et retrouve la société des hommes. Un avare au cœur de pierre s’attendrit et devient généreux…

Dans un monde trop souvent brutal, régi par la cupidité et la recherche de pouvoir, la nuit de Noël marque une trêve. Une lumière pleine de douceur fait éclore les qualités humaines, au sens le plus positif du mot.

De telles qualités de douceur, de joie et de générosité sont précisément celles que l’on peut ressentir autour d’un petit enfant.

L’ange annonce à Joseph que l’enfant de sa fiancée naîtra « de l’Esprit saint ». Sa naissance est « miraculeuse ». Au fond, la naissance de tout enfant n’est-elle pas un miracle, un signe de la réalité de l’Esprit ?

Tout enfant ne procède-t-il pas de l’Esprit ?

D’où viendrait, sinon, l’éclat de son regard qui rappelle l’éclat des étoiles ?

D’où viendrait la lumière radieuse de son sourire qui rappelle la lumière du soleil? D’où viendrait, sinon, sa volonté de vivre, d’apprendre et d’aller à la rencontre de son destin – sa mission sur la Terre ?

Tout enfant procède de l’Esprit. L’enfant né dans la nuit de Noël procède de l’Esprit saint. L’Esprit saint est universel, il surmonte tous les particularismes de peuples, cultures, genres, âges et religions.

En cet enfant qui naît à Noël, l’éclat des étoiles luit dans sa dimension infinie. Sa lumière solaire, spirituelle, viendra illuminer jusqu’aux profondeurs de la matière. Son destin, sa mission sur Terre concerne l’humanité entière. Il n’appartient à personne et se donne à tous. Il vient transformer les cœurs pour que grandissent les qualités d’humanité, au sens le plus élevé du mot.

Rudolf Steiner et conscience extraneuronale

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Une personne qui découvre l’œuvre de Rudolf Steiner sans prévention ne peut être qu’interloquée par l’étendue de ses connaissances. L’écrivain Stefan Zweig, un de ses contemporains, en disait par exemple : « C’était passionnant de l’écouter parce que sa culture était stupéfiante, d’une diversité grandiose, surtout pour nous qui étions limités à la littérature ». Depuis un siècle, un nombre grandissant de personnes reprennent les idées de R. Steiner dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la pédagogie et la médecine.

Face à un tel phénomène, le questionnement naît de lui-même : qui était Rudolf Steiner ? D’où puisait-il toutes ses connaissances ?

Peut-on répondre à cette question à partir de sa formation ? Après l’école primaire et secondaire dans sa région natale, à la frontière entre l’Autriche et la Croatie actuelles, il fit des études techniques à Vienne, puis un doctorat en philosophie. Participant à une revue littéraire, il fréquentait assidument les salons et les cafés de Vienne et de Weimar.  Son premier travail fut l’édition des œuvres scientifiques de Goethe. Très curieux et ouvert, il était donc complètement immergé dans la vie intellectuelle de son époque. Et toute sa vie, il continuera à lire énormément, dans tous les domaines : sciences naturelles et sociales, littérature, philosophie, théologie, histoire etc. Sa bibliothèque, en partie conservée, contient plusieurs milliers de livres, en partie annotés, certains dont les pages sont retirées, car il ne voulait s’encombrer de poids inutile pour ses voyages et emportait parfois seulement les pages qu’il voulait lire. Pour ce qui est de ses connaissance ésotériques, il baigna plusieurs années dans le milieu théosophique.

Il est donc évident qu’une partie des connaissances de Rudolf Steiner provenait de ses lectures et de ses contacts personnels. Mais tout cela ne suffit pas pour expliquer certaines de ses idées, parfois très étonnantes, complètement nouvelles par rapport à tout ce qu’on pouvait dire à son époque et encore à la nôtre. En particulier, dans les dernières années, il pouvait donner plusieurs conférences par jour, sur des sujets  différents ; il semblait intarissable. La question subsiste donc : d’où tirait-il une telle profusion d’idées ?

Une nouvelle hypothèse concernant la conscience

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Lettre ouverte à Jean-Baptiste Malet 

À propos de l’article L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme, Le Monde diplomatique, juillet 2018

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On est fatigué de lire encore et toujours en France le même genre de critiques mille fois réfutées vis-à-vis de l’anthroposophie et de Rudolf Steiner. Les détracteurs de l’anthroposophie connaissent bien les thèmes qu’il faut brandir pour discréditer le mouvement et son fondateur, ces grands thèmes bateau qui font frémir – à juste titre – la sensibilité française : nazisme et pangermanisme, racisme, irrationalité ésotérique et obscurantisme, prétendues manipulations financières. En somme, encore et toujours l’accusation de « secte », même si le mot n’est pas utilisé directement, sans doute par prudence, pour s’épargner le risque d’un procès.

Pourtant, ces thèmes ont déjà été largement étudiés, non seulement par des défenseurs de l’anthroposophie, mais également par des enquêtes indépendantes, y compris parlementaires. L’innocuité du mouvement anthroposophique a été mainte fois prouvée par différents procès[1]. Des nombreuses initiatives inspirées par l’anthroposophie ont été reconnues à large échelle. Un dernier exemple en date : Sekem, un domaine cultivé en biodynamie, fondé en Égypte il y a 40 ans à l’initiative du Dr Ibrahim Abouleish, anthroposophe et musulman, qui a reçu cette année le prix de la paix luxembourgeois[2]. Malgré ces études et toutes ces preuves, les préjugés et les rumeurs ont la vie dure. On ne comprend pas non plus que malgré leur caractère de toute évidence excessif et insultant, les propos de Grégoire Perra puissent encore servir de référence, y compris à un journaliste qui publie dans le Monde diplomatique. Il faut donc quand même reprendre la plume, car il en va de la vérité des faits et de la liberté de pensée, de la possibilité, dans ce pays qui se veut défenseur de la liberté, de garder le droit de penser et d’agir en admettant que le monde ne se limite pas forcément à sa dimension matérielle-sensible, qu’il a peut-être aussi une dimension suprasensible ou spirituelle, peu importent les mots.

Nazisme, pangermanisme ? Voici par exemple ce qu’Hitler a dit à propos de Rudolf Steiner : « Le gnostique et anthroposophe Rudolf Steiner est adepte de la triarticulation de l’organisme social et d’autres méthodes juives destinées à ruiner l’état intellectuel des peuples…(…) Et qui trouve-t-on comme moteur derrière toutes ces diableries ? Le Juif, ami du Docteur Rudolf Steiner »[3]. On ne trouve pas tellement de sympathie là-dedans, me semble-t-il. Les écoles Waldorf ont été fermées par les nazis dès leur arrivée au pouvoir. Que parmi les anthroposophes allemands, déjà relativement nombreux à l’époque en Allemagne, certains aient eu des accointances avec le nazisme, c’est indéniable. Dans quel milieu allemand des années 1930 cela n’a-t-il pas été le cas ? Ce passé est laissé dans l’ombre par les anthroposophes, croit « révéler » Malet… Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils en ont honte ! Comme ils ont honte de ce que leur pays ait été le lieu de cette horreur. Cette honte est bien le signe qu’ils veulent, au contraire des mouvements d’extrême-droite allemands qui s’en réclament, se démarquer radicalement de tout ce qui ressemble au nazisme. Parce qu’il est évident pour les anthroposophes que le nazisme, le pangermanisme et le racisme sont en totale opposition avec l’esprit de l’anthroposophie.

Rudolf Steiner a parlé de l’âme et de l’esprit des peuples, et dans ce cadre, il a décrit son interprétation de la tâche de différents peuples, dont le peuple allemand. En aucun cas il n’a prôné de pangermanisme. En aucun cas il n’a utilisé la mythologie germanique comme appui pour fonder une « idéologie ». Il l’a étudiée au même titre qu’il a parlé par exemple du Zoroastrisme, du Bouddhisme et de bien d’autres courants spirituels et religieux, pour aboutir à une vaste fresque où chaque peuple, chaque religion trouve son sens dans l’évolution de l’humanité. Il voyait comme tâche pour l’esprit allemand de contribuer au développement de la liberté individuelle. Pour rappel, son ouvrage initial et principal a pour titre « la Philosophie de la liberté ». Le cœur de cette thèse est que nous en sommes arrivés à une époque où l’être humain ne veut plus et ne doit plus se soumettre à une autorité morale extérieure, fût-elle religieuse, mais où chaque individu doit chercher en lui-même la vérité et les motifs de ses actions. C’est à partir de cette pensée centrale qu’il faut relire tout son édifice conceptuel et non à partir de quelques citations retirées de leur contexte.

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Sens de la souffrance

Croix bleue

La souffrance vient à notre rencontre, de différents côtés, inévitablement. Et il y a tellement de manières de souffrir…  Par la maladie, toutes les sortes de douleurs physiques, les séparations, les conflits, les déséquilibres psychiques.

 Faut-il chercher à l’éviter, la fuir ? Tenter d’en déraciner la cause ?

Certains courants ascétiques recherchent la souffrance comme un but en soi, jusqu’à y trouver une forme de jouissance qui se rapproche de perversions maladives.

 Il existe une troisième voie. Non pas la rechercher pour elle-même ni chercher à la fuir, mais l’accueillir dans un certain esprit. Car il est possible d’y trouver un sens, de la recevoir et de la vivre comme une part du mystère du monde, de pressentir qu’elle permet d’engendrer l’humain.

 Voici la traduction d’une conférence de F. Benesch suivie de quelques citations qui permettent d’ouvrir des perspectives dans cette direction.

En version PDF :  Sens de la souffrance

Conférence de F. Benesch :

« Il y a bien des siècles déjà, survint dans l’humanité un grand messager de la souffrance. L’annonce du grand Bouddha apparaît, lumineuse : « La vieillesse est souffrance – la maladie, la séparation, la mort sont souffrance ; être séparé de ce qui nous attire est souffrance – être lié avec ce que nous rejetons est souffrance ». Bouddha trouve l’origine de la souffrance dans la soif d’exister, car lorsque celle-ci s’éteint, la souffrance cesse également. Quelle est l’issue de cette voie ? Car elle signifierait : s’éloigner de la terre.

Quelle est la nature de ces souffrances qui apparaissent sous la forme de douleurs corporelles ? Ces douleurs étranges, purement physiques, qui donnent l’impression d’être perforé, piqué, brûlé ou rongé ? Où plongeons-nous alors, qu’est-ce donc pour un monde ? Ou alors, regardons la douleur psychique, la souffrance psychique : l’affliction, le souci, la dépression, la privation, etc. Et finalement, la souffrance spirituelle. On dit toujours qu’il n’y en aurait pas. Pourtant, elle existe aussi. Par exemple, la souffrance purement spirituelle de Faust lorsqu’il se confronte à l’énigme de l’univers, à l’impossibilité de déchiffrer les mystères dans lesquels l’homme est placé. On peut aussi évoquer ce qui peut accabler certaines personnes : le vécu, purement spirituel, de l’absence de sens de l’existence.

Où sommes-nous, lorsque nous sommes plongés dans ce monde de la douleur corporelle, dans le domaine de la souffrance et de la douleur psychique et celui de la souffrance spirituelle ?

Il ne faudrait pas croire que nous seuls, êtres humains, avons part à ce monde de souffrance. Lire la suite « Sens de la souffrance »