Le roi errant


Peinture de M.A Weulersse

Après l’ambiance du Noël des bergers – selon l’évangile de Luc- , la fête de l’Épiphanie plonge dans l’univers des rois, des « grands de ce monde ». 

Combien de rois, de mages viennent adorer l’enfant divin ? La tradition parle des trois rois mages, nommés Gaspard, Melchior et Balthasar. L’évangile de Matthieu ne précise pas le nombre des rois, mais de trois cadeaux qu’ils sortent de leurs coffres : l’or, l’encens et la myrrhe.

Ces trois substances précieuses représentent les qualités des rois de l’Antiquité. Ceux-ci étaient des « initiés », ils recevaient une préparation mystique pour être à même d’endosser leur responsabilité. Ces rois possédaient l’or de la Sagesse, car ils devaient assurer la prospérité de leur peuple. Ils utilisaient l’encens en tant que grands prêtres, pour accomplir l’offrande à l’autel et ils recevaient du monde divin les intuitions pour gouverner « de droit divin ». Ils étaient initiés à l’art de la médecine, d’où la myrrhe qui sert dans diverses préparations thérapeutiques et pour embaumer les corps des défunts. 

Se prosternant devant l’enfant, les rois venus d’Orient lui offrent ces trois substances royales, en reconnaissance de ce qu’il est le roi attendu depuis des générations, dont la venue était inscrite dans les étoiles. C’est en déchiffrant l’écriture du ciel qu’ils ont pu reconnaître en lui le médecin de l’univers, le grand prêtre, le Roi des rois appelé à régner sur toute l’humanité.

Dans l’évangile, il est question d’un autre roi, Hérode, l’image dévoyée du roi antique. L’or, il le recherche pour lui-même, pour son usage personnel – on trouve aujourd’hui encore en Israël des traces de plusieurs palais qu’il s’était fait construire. Le pouvoir lui monte à la tête. Contre-image du médecin qui veut la guérison et la vie, il fait massacrer les enfants de son peuple, par terreur de celui qui risquerait de faire de l’ombre sur sa toute-puissance.

Des légendes parlent aussi d’un quatrième roi mage, nommé parfois Artaban[1]. Celui-ci a manqué le rendez-vous avec les trois rois mages, du fait qu’il s’est arrêté pour soigner un blessé sur sa route. Comme cadeau pour l’enfant, il emporte trois joyaux, dont une perle de grand prix. La perle, cette merveille qui naît de la souffrance de l’huître qui, pour atténuer la douleur provoquée par un intrus, un grain de sable par exemple, l’enrobe de couches successives de nacre irisée. 

Toute sa vie, Artaban va poursuivre sa recherche solitaire du Roi des rois. Au fils des rencontres et des appels à l’aide, il va soigner, aider, dispenser ce qui lui reste de richesse. À la fin, il se dépouille même de ses joyaux et de retrouve les mains nues. Et ce n’est que tout à la fin de sa vie qu’il aura enfin la joie immense de rencontrer celui qu’il a cherché chaque jour,

Ce quatrième roi est à l’image de la royauté nouvelle apportée par le Christ, une royauté purement intérieure, la véritable noblesse du JE SUIS qui se forge en chacun au fil des expériences de la vie. Sa richesse consiste à se donner soi-même, à se mettre au service de tous ceux qui en ont besoin, sans distinction, de rester orienté vers la guérison de l’homme et de la terre. Cette royauté sans territoire accepte l’errance, la fragilité d’une recherche intérieure incessante du Roi des rois.


[1]Voir Henry van Dyke, « Le quatrième sage » Éditions IONA

Né de l’Esprit

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Dans un certain nombre de contes et d’histoires de Noël, il est question de personnes touchées par la grâce, dont le cœur s’ouvre, et qui se transforment. Un brigand terré dans la forêt reçoit des cadeaux inattendus ; il décide de chercher un métier honnête et retrouve la société des hommes. Un avare au cœur de pierre s’attendrit et devient généreux…

Dans un monde trop souvent brutal, régi par la cupidité et la recherche de pouvoir, la nuit de Noël marque une trêve. Une lumière pleine de douceur fait éclore les qualités humaines, au sens le plus positif du mot.

De telles qualités de douceur, de joie et de générosité sont précisément celles que l’on peut ressentir autour d’un petit enfant.

L’ange annonce à Joseph que l’enfant de sa fiancée naîtra « de l’Esprit saint ». Sa naissance est « miraculeuse ».

Au fond, la naissance de tout enfant n’est-elle pas un « miracle », « un signe de la réalité de l’Esprit » ?

Tout enfant ne procède-t-il pas de l’Esprit ?

D’où viendrait, sinon, l’éclat de son regard qui rappelle l’éclat des étoiles ?

D’où viendrait la lumière radieuse de son sourire qui rappelle la lumière du soleil?

S’il ne provenait de l’Esprit, d’où viendrait sa volonté de vivre, d’apprendre et d’aller à la rencontre de son destin personnel – sa mission sur la Terre ?

Tout enfant procède de l’Esprit.

L’enfant né dans la nuit de Noël procède de l’Esprit saint.

L’Esprit saint est universel, il surmonte tous les particularismes de peuples, cultures, genres, âge, et même de religions.

En cet enfant qui naît à Noël, l’éclat des étoiles luit dans sa dimension infinie.

Sa lumière solaire, spirituelle, viendra illuminer jusqu’aux profondeurs de la matière.

Son destin, sa mission sur Terre concerne l’humanité entière. Il n’appartient à personne et se donne à tous.

Il vient transformer les cœurs pour que grandissent les qualités d’humanité, au sens le plus élevé du mot.

Rudolf Steiner et conscience extraneuronale

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Une personne qui découvre l’œuvre de Rudolf Steiner sans prévention ne peut être qu’interloquée par l’étendue de ses connaissances. L’écrivain Stefan Zweig, un de ses contemporains, en disait par exemple : « C’était passionnant de l’écouter parce que sa culture était stupéfiante, d’une diversité grandiose, surtout pour nous qui étions limités à la littérature ». Depuis un siècle, un nombre grandissant de personnes reprennent les idées de R. Steiner dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la pédagogie et la médecine.

Face à un tel phénomène, le questionnement naît de lui-même : qui était Rudolf Steiner ? D’où puisait-il toutes ses connaissances ?

 

Peut-on répondre à cette question à partir de sa formation ? Après l’école primaire et secondaire dans sa région natale, à la frontière entre l’Autriche et la Croatie actuelles, il fit des études techniques à Vienne, puis un doctorat en philosophie. Participant à une revue littéraire, il fréquentait assidument les salons et les cafés de Vienne et de Weimar.  Son premier travail fut l’édition des œuvres scientifiques de Goethe. Très curieux et ouvert, il était donc complètement immergé dans la vie intellectuelle de son époque. Et toute sa vie, il continuera à lire énormément, dans tous les domaines : sciences naturelles et sociales, littérature, philosophie, théologie, histoire etc. Sa bibliothèque, en partie conservée, contient plusieurs milliers de livres, en partie annotés, certains dont les pages sont retirées, car il ne voulait s’encombrer de poids inutile pour ses voyages et emportait parfois seulement les pages qu’il voulait lire. Pour ce qui est de ses connaissance ésotériques, il baigna plusieurs années dans le milieu théosophique.

Il est donc évident qu’une partie des connaissances de Rudolf Steiner provenait de ses lectures et de ses contacts personnels. Mais tout cela ne suffit pas pour expliquer certaines de ses idées, parfois très étonnantes, complètement nouvelles par rapport à tout ce qu’on pouvait dire à son époque et encore à la nôtre. En particulier, dans les dernières années, il pouvait donner plusieurs conférences par jour, sur des sujets  différents ; il semblait intarissable. La question subsiste donc : d’où tirait-il une telle profusion d’idées ?

Une nouvelle hypothèse concernant la conscience

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Lettre ouverte à Jean-Baptiste Malet 

À propos de l’article L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme, Le Monde diplomatique, juillet 2018

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On est fatigué de lire encore et toujours en France le même genre de critiques mille fois réfutées vis-à-vis de l’anthroposophie et de Rudolf Steiner. Les détracteurs de l’anthroposophie connaissent bien les thèmes qu’il faut brandir pour discréditer le mouvement et son fondateur, ces grands thèmes bateau qui font frémir – à juste titre – la sensibilité française : nazisme et pangermanisme, racisme, irrationalité ésotérique et obscurantisme, prétendues manipulations financières. En somme, encore et toujours l’accusation de « secte », même si le mot n’est pas utilisé directement, sans doute par prudence, pour s’épargner le risque d’un procès.

Pourtant, ces thèmes ont déjà été largement étudiés, non seulement par des défenseurs de l’anthroposophie, mais également par des enquêtes indépendantes, y compris parlementaires. L’innocuité du mouvement anthroposophique a été mainte fois prouvée par différents procès[1]. Des nombreuses initiatives inspirées par l’anthroposophie ont été reconnues à large échelle. Un dernier exemple en date : Sekem, un domaine cultivé en biodynamie, fondé en Égypte il y a 40 ans à l’initiative du Dr Ibrahim Abouleish, anthroposophe et musulman, qui a reçu cette année le prix de la paix luxembourgeois[2]. Malgré ces études et toutes ces preuves, les préjugés et les rumeurs ont la vie dure. On ne comprend pas non plus que malgré leur caractère de toute évidence excessif et insultant, les propos de Grégoire Perra puissent encore servir de référence, y compris à un journaliste qui publie dans le Monde diplomatique. Il faut donc quand même reprendre la plume, car il en va de la vérité des faits et de la liberté de pensée, de la possibilité, dans ce pays qui se veut défenseur de la liberté, de garder le droit de penser et d’agir en admettant que le monde ne se limite pas forcément à sa dimension matérielle-sensible, qu’il a peut-être aussi une dimension suprasensible ou spirituelle, peu importent les mots.

Nazisme, pangermanisme ? Voici par exemple ce qu’Hitler a dit à propos de Rudolf Steiner : « Le gnostique et anthroposophe Rudolf Steiner est adepte de la triarticulation de l’organisme social et d’autres méthodes juives destinées à ruiner l’état intellectuel des peuples…(…) Et qui trouve-t-on comme moteur derrière toutes ces diableries ? Le Juif, ami du Docteur Rudolf Steiner »[3]. On ne trouve pas tellement de sympathie là-dedans, me semble-t-il. Les écoles Waldorf ont été fermées par les nazis dès leur arrivée au pouvoir. Que parmi les anthroposophes allemands, déjà relativement nombreux à l’époque en Allemagne, certains aient eu des accointances avec le nazisme, c’est indéniable. Dans quel milieu allemand des années 1930 cela n’a-t-il pas été le cas ? Ce passé est laissé dans l’ombre par les anthroposophes, croit « révéler » Malet… Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils en ont honte ! Comme ils ont honte de ce que leur pays ait été le lieu de cette horreur. Cette honte est bien le signe qu’ils veulent, au contraire des mouvements d’extrême-droite allemands qui s’en réclament, se démarquer radicalement de tout ce qui ressemble au nazisme. Parce qu’il est évident pour les anthroposophes que le nazisme, le pangermanisme et le racisme sont en totale opposition avec l’esprit de l’anthroposophie.

Rudolf Steiner a parlé de l’âme et de l’esprit des peuples, et dans ce cadre, il a décrit son interprétation de la tâche de différents peuples, dont le peuple allemand. En aucun cas il n’a prôné de pangermanisme. En aucun cas il n’a utilisé la mythologie germanique comme appui pour fonder une « idéologie ». Il l’a étudiée au même titre qu’il a parlé par exemple du Zoroastrisme, du Bouddhisme et de bien d’autres courants spirituels et religieux, pour aboutir à une vaste fresque où chaque peuple, chaque religion trouve son sens dans l’évolution de l’humanité. Il voyait comme tâche pour l’esprit allemand de contribuer au développement de la liberté individuelle. Pour rappel, son ouvrage initial et principal a pour titre « la Philosophie de la liberté ». Le cœur de cette thèse est que nous en sommes arrivés à une époque où l’être humain ne veut plus et ne doit plus se soumettre à une autorité morale extérieure, fût-elle religieuse, mais où chaque individu doit chercher en lui-même la vérité et les motifs de ses actions. C’est à partir de cette pensée centrale qu’il faut relire tout son édifice conceptuel et non à partir de quelques citations retirées de leur contexte.

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Sens de la souffrance

Croix bleue

La souffrance vient à notre rencontre, de différents côtés, inévitablement. Et il y a tellement de manières de souffrir… ! Par la maladie, toutes les sortes de douleurs physiques, les séparations, les conflits, les déséquilibres psychiques.

 Faut-il chercher à l’éviter, la fuir ? Tenter d’en déraciner la cause ?

Certains courants ascétiques recherchent la souffrance comme un but en soi, jusqu’à y trouver une forme de jouissance qui se rapproche de perversions maladives.

 Il existe une troisième voie. Non pas la rechercher pour elle-même ni chercher à la fuir, mais l’accueillir dans un certain esprit lorsqu’elle fait irruption. Il est possible d’y trouver un sens, de la recevoir et de la vivre comme une part du mystère du monde, de pressentir qu’elle permet d’engendrer l’humain.

 Voici la traduction d’une conférence de F. Benesch et quelques citations qui permettent d’ouvrir des perspectives dans cette direction.

En version PDF :  Sens de la souffrance

La Passion de Jésus Christ – Force de rédemption pour les hommes

Friedrich Benesch – Conférence donnée à Freiburg le 21 mars 1976[1]

Il y a bien des siècles déjà, survint dans l’humanité un grand messager de la souffrance. L’annonce du grand Bouddha apparaît, lumineuse : « La vieillesse est souffrance – la maladie, la séparation, la mort sont souffrance, être séparé de ce qui nous attire est souffrance – être lié avec ce que nous rejetons est souffrance ». Bouddha trouve l’origine de la souffrance dans la soif d’exister, car lorsque celle-ci s’éteint, la souffrance cesse également. Quelle est l’issue de cette voie ? Car elle signifierait : s’éloigner de la terre.

Quelle est la nature de ces souffrances qui apparaissent sous la forme de douleurs corporelles ? Ces douleurs étranges, purement physiques, qui donnent l’impression d’être perforé, piqué, brûlé ou rongé ? Où plongeons-nous alors, qu’est-ce donc pour un monde ? Ou alors, regardons la douleur psychique, la souffrance psychique : l’affliction, le souci, la dépression, la privation, etc. Et finalement, la souffrance spirituelle. On dit toujours qu’il n’y en aurait pas. Pourtant, elle existe aussi. Par exemple, la souffrance purement spirituelle de Faust lorsqu’il se confronte à l’énigme de l’univers, à l’impossibilité de déchiffrer les mystères dans lesquels l’homme est placé. On peut aussi évoquer ce qui peut accabler certaines personnes : le vécu, purement spirituel, de l’absence de sens de l’existence.

Où sommes-nous, lorsque nous sommes plongés dans ce monde de la douleur corporelle, dans le domaine de la souffrance et de la douleur psychique et celui de la souffrance spirituelle ?

Il ne faudrait pas croire que nous seuls, êtres humains, avons part à ce monde de souffrance. La recherche spirituelle révèle que dans la nature par exemple, dans le règne purement physique-minéral, tout processus de coagulation, de cristallisation, de durcissement, est pénétré de souffrance. Dans le monde végétal, si le fait de couper ou d’arracher une partie verte éveille un bien-être, le fait de couper ou d’arracher une racine est une souffrance. Qui ne sait pas combien le monde animal, pourtant absolument innocent, peut souffrir psychiquement ! Le regard pénètre une réalité tout d’abord difficile à saisir. Est-ce un « règne », le « règne de la souffrance », ou bien simplement le vécu subjectif de quelques êtres ? Ou bien la souffrance serait-elle une substance universelle ? Si l’on dirige le regard vers le domaine suprasensible, on assiste à la lutte que mènent depuis des éons les forces adverses avec les dieux du bien. En sont-ils « heureux » ? Mais ce que les dieux du bien subissent pose aussi une question : un ange aurait-il part, lui aussi, au monde de la souffrance, dans la mesure de son lien avec l’homme qu’il guide ? N’endure-t-il pas des expériences douloureuses à travers son être et ses comportements ? Même si cela paraît osé, on peut se dire qu’il n’existe en fait aucun domaine, aucun être qui n’ait part à ce mystère fondamental, à ce monde, à cette substance de la souffrance.

Que se passe-t-il, en fait, dans les êtres qui souffrent ? Tous les êtres souffrent d’une manière ou d’une autre, pas seulement nous, les êtres humains. On le voit au ver le plus primitif : quand on le piétine, il se tord, se contracte. Ce monde, cette substance de la souffrance qui traverse l’univers contient une force incommensurable de contraction, de concentration. Et lorsqu’on regarde la souffrance psychique, on peut découvrir qu’elle n’implique pas seulement cette force de contraction, mais aussi qu’il n’y a rien qui puisse conduire l’âme vers les profondeurs, comme le fait la souffrance. Alors que l’être souffrant se contracte, il doit s’approfondir, s’intérioriser. Cela conduit finalement à une sorte de fruit qui naît de cette concentration, de cette densification, de cet approfondissement. Les expériences et les vécus de souffrance confèrent à ce fruit une qualité inhabituelle de durée. Par suite de cette contraction, du fait de cet intériorisation, quelque chose est fécondé, qui perdure non seulement comme l’expérience d’une certaine ambiance d’âme, mais aussi comme une conscience. Celle-ci perdure, comme garant d’une conscience plus haute et durable que l’on a toujours appelée « sagesse ». Car les expériences que traverse un être sans l’amener à une expansion, sans le faire sortir de lui-même, mais qui au contraire le densifient, le contractent et l’intériorisent, deviennent son être originel même. Ainsi se présente à nous l’expérience de la souffrance et de la douleur : contraction – approfondissement – intériorisation – expérience individuelle – sagesse.

Si nous regardons ensuite vers la Passion de Jésus Christ, nous trouvons un autre point de départ pour la souffrance. Ce sont essentiellement les images de la Semaine sainte qui émergent, quand est évoquée la Passion du Christ à partir de la tradition chrétienne : l’arrestation, les coups portés au visage lors de l’interrogatoire, la flagellation, le couronnement d’épines, le poids de la croix, la crucifixion elle-même, son dernier souffle dans la soif brûlante : « donnez-moi à boire ! », ensuite l’éponge imprégnée de vinaigre et finalement la mort elle-même. Tout cela, qui apparaît de manière totalement extérieure, a pour cet être du Christ un arrière-plan des plus profonds. On ne peut pas en rester à la sentimentalité cultivée durant des siècles dans la chrétienté, qui en restait à des manifestations extérieures. Il faut essayer de diriger le regard vers la réalité intérieure. Ainsi on peut remarquer que cette Passion était le fait des trois ans et quart ; tout le temps, en fait, où cet être a vécu sur la terre. Il nous est extrêmement difficile de réaliser de l’intérieur la souffrance qu’il devait éprouver dans chaque rencontre avec un être humain. Il n’est même pas nécessaire de penser aux moments radicaux, quand le Christ Jésus était haï, diffamé, ou même simplement aux cas moins extrêmes, là où il était mal compris ou incompris, ou simplement non perçu. Car il souffrait déjà simplement du fait d’être mis en présence de quelque être humain, en ceci qu’il percevait ce que cet être humain était devenu.

Dans son « Cinquième évangile », là où il ne parle pas encore du Christ Jésus, mais simplement de Jésus, Rudolf Steiner a décrit comment cette âme humaine pure qui cheminait sur la terre sous forme humaine souffrait de ce qu’étaient devenus l’humanité et les hommes individuels. On se trouve face à cette forme particulière de souffrance, la « com-passion » ; la souffrance « avec » ; la souffrance « pour » (l’autre). Même si la « substance » de la souffrance, cette « région » de la souffrance, est déjà profondément ancrée chez des êtres humains ordinaires, par cette « souffrance avec et pour l’autre », il n’est devenu vraiment possible qu’avec cet Être de laisser émerger et recéler profondément en soi la vérité et la réalité de la souffrance de l’autre, d’une manière telle qu’il n’est peut-être pas encore possible à l’homme d’en être déjà totalement conscient. Ainsi, Il marche et vit parmi nous, en nous, celui qui ressent encore plus profondément notre propre souffrance que nous-mêmes.

Dès que l’on tente de saisir ce fait, on doit se dire qu’il s’agit de quelque chose que l’on ne peut que pressentir, sans vraiment le réaliser encore, car notre propre souffrance trouve sa cause en nous. L’être de Jésus, par contre, ne porte absolument aucune part dans la responsabilité dans cette souffrance et de ce fait, cette « souffrance avec et pour l’autre » est complète. C’est une réalité que nous ne sommes pas capables de concevoir. D’un côté, nous devons déjà en toute humilité ouvrir les yeux sur ce mystère, pour aussitôt abaisser le regard avec vénération. En même temps, nous pouvons trouver le chemin qui mène à une profonde compréhension de ce mystère lorsque nous prenons au sérieux ce que dit l’apôtre Paul dans sa lettre aux Philippiens à propos de l’Être profond du Christ : « Essayez de trouver la même attitude intérieure que celle du Christ Jésus, lui qui, étant en l’origine de stature divine, n’a pas saisi comme une exigence d’être à l’égal de Dieu, mais qui s’est dépouillé, prenant la condition d’un serviteur, devenant complètement semblable aux hommes, et, prenant stature humaine, s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, oui, jusqu’à la mort sur une croix ».(Phil. 2, 5-8).

Pour saisir un tant soit peu la totalité de cet acte, au moins le contempler, nous avons besoin d’un concept correspondant à cette dimension et à cette intensité. On ne peut cependant trouver cette dimension qu’en détournant le regard de la terre vers l’univers et en considérant le Christ en tant qu’être de dimension divine, cosmique. Regardons l’être puissant du soleil, qui respirant, pulsant et rayonnant, parcourt l’univers. Un fait parle déjà de lui-même : la « granulation », que l’on peut observer à la surface du soleil grâce à un télescope, est l’image de flammes dont le diamètre inférieur englobe l’Espagne et le Portugal réunis. Représentez-vous la flamme d’une bougie de cette dimension, dont la hauteur équivaudrait à la distance entre Ceylan et le Kamtchatka ! Des flammes immenses brûlent continuellement, elles flamboient, se maintiennent pour quelques minutes, disparaissent à nouveau, alors qu’entre temps les suivantes apparaissent déjà. Des milliers et des milliers de telles flammes couvrent toute la surface du soleil ! Je ne parlerai pas ici des autres aspects du soleil, je voulais seulement par cette image attirer l’attention sur cette dimension. On peut aligner côte à côte 109 fois toute la sphère terrestre pour atteindre la taille de sphère du soleil. Voyez-vous, on peut considérer cet organisme comme les flammes et la lumière qui rayonnent d’un être dont la taille cosmique, la dimension cosmique, est intérieurement identique avec la dimension extérieure du soleil : l’Être du Christ et le corps cosmique qui lui correspond ! Dans sa recherche spirituelle, Rudolf Steiner a établi cette relation d’être.

Avant que l’Être du Christ ne prenne corps dans le soleil, il avait encore un tout autre corps ; en fait, l’univers tout entier. Il n’est aucune étoile, qui n’ait tout d’abord été une pierre précieuse du manteau du corps d’âme de cet Être. Vouloir se placer intérieurement face à une telle dimension coupe le souffle ; nous ne pouvons que rester dans la contemplation, dans la vénération d’une vision qui reste plus ou moins extérieure. C’est bien une réalité aussi grande, aussi puissante que Paul évoque lorsqu’il dit : Il était en l’origine un Être de stature et de puissance divine, qui n’a cependant pas saisi comme une exigence d’être l’égal de Dieu, mais qui s’est offert pas à pas. Il s’est offert par le fait de se contracter, de se concentrer dans le soleil puis, ce qui est encore plus inimaginable, en délaissant le soleil comme un vêtement extérieur pour se concentrer toujours plus et plus, jusqu’à vivre enfin dans l’alentour de la terre. Que n’a-t-il pas dû déjà, pendant ce processus, offrir, déposer, laisser en arrière, abandonner – pour finalement se concentrer encore, jusqu’à ce qu’il soit possible que cet Être revête un Je dans un corps humain – lors du baptême dans le Jourdain !

Qu’est-ce qui va de pair avec ce renoncement, cette kenose comme l’appelle Paul ? On trouve la réponse à cette question à nouveau dans « Le cinquième évangile » de Rudolf Steiner, dans une affirmation claire : la souffrance que l’Être du Christ, le Fils divin, a traversée dans son chemin venant du ciel jusqu’à la terre est d’une intensité inimaginable. Mais grâce à une telle souffrance, il s’ensuivit pour lui-même une intériorisation qui le rend plus profond que tout autre, et qui lui accorde la faculté – de par son sacrifice, son renoncement, de par cette contraction à l’extrême -, de pouvoir rencontrer toute souffrance, de telle sorte qu’il peut ressentir : cela ne m’est pas étranger, je le connais encore plus profondément, je l’ai moi-même traversé.

Lorsque nous regardons l’Être du Christ, nous sommes placés, après le baptême dans le Jourdain, face à la dimension divine de son être dans cette souffrance indicible, cette douleur concentrée – la Passion du Christ –  et d’autre part nous regardons vers l’enveloppe de l’homme, l’âme de Jésus, avec sa disposition de souffrir « pour et avec » la souffrance de tout être humain – la Passion de Jésus.

La Passion du Christ n’est donc pas seulement ce qui a été mis en évidence dans le Christianisme, ce que l’on contemple dans les évènements de la Semaine sainte. Elle est aussi, partant de deux de côtés différents, ce geste de s’accorder totalement à ce monde et cette substance de la souffrance, dans l’intériorisation et la concentration ; cette expérience originelle, qui consiste principalement en l’offrande totale, inconditionnelle de soi[2].

Si l’on considère la substance de la souffrance qui traverse tout l’univers comme nous l’avons évoqué au début, on peut voir que grâce à l’acte du Christ – par le fait que l’Être du Christ est devenu homme et que l’être de Jésus a été pénétré du Christ -, quelque chose de totalement nouveau est entré dans ce domaine de la souffrance. Toute souffrance a reçu une substantialité intérieure, dont le caractère moral consiste en ce qu’il n’est pas seulement offrande inconditionnelle, mais en même temps qu’il est issu d’une volonté totalement libre. Ce qui, sinon, souffre dans le monde, est toujours – et c’est ce que dit le Bouddha – la conséquence d’une nécessité, est toujours le contrecoup de quelque chose de polaire, par le fait de lois karmiques qui découlent de la soif d’exister. De l’acte du Christ afflue dans le monde de la souffrance quelque chose qui lui donne un tout nouveau caractère. Car l’Être du Christ n’a pas seulement pris la souffrance autour de lui, mais il l’a totalement accueillie en lui, de sorte qu’il en a pénétré son être et qu’elle est devenue l’essence même de son être, ceci à partir d’une décision totalement libre, dans l’offrande de son être, accomplie purement pour l’autre. Ainsi, une impulsion est donnée à l’humanité : grâce à la contemplation intérieure de l’Être du Christ, par le fait d’apprendre, de recevoir de lui ses impulsions, apparaît en l’homme une nouvelle faculté, telle que l’instinct qui consiste à éviter la souffrance s’éteint totalement et qu’apparaît la disposition à accueillir la souffrance. Ce qui signifie : devenir prêt à dire oui aux souffrances qui surgissent en tant que nécessité dans le destin. Il s’agit non seulement de plus chercher à éviter, à fuir les souffrances, mais, bien plus, en lien avec l’Être du Christ, de s’en saisir volontairement et librement, jusqu’à s’identifier personnellement avec elles.

Il existe en effet une différence fondamentale entre le fait de souffrir parce que nous devons souffrir par nécessité, et le fait de vouloir cette même souffrance que nous avons à endurer. Car c’est seulement grâce à ce consentement à la souffrance qu’elle pourra devenir féconde. Par la souffrance humaine librement consentie peut apparaître dans l’univers une « substance de souffrance » liée à l’expérience humaine, qui permet dans les âmes individuelles un approfondissement et une intériorisation créateurs d’être. La souffrance librement consentie du Christ donne aux hommes l’impulsion d’accomplir, en plus de ce qui relève de la nécessité, l’acte libre grâce auquel la souffrance connaît un approfondissement. Ainsi, elle n’accable pas seulement l’homme, il ne doit pas seulement y être submergé, mais il peut aussi lui-même la prendre en mains – ce qui est la condition pour que son Je soit vraiment renforcé. Dans son propre Je, il n’est plus seulement lié par les suites des actes de son destin dans une logique de nécessité, mais il peut en chaque instant s’y lier dans une volonté libre, de sorte que rien de ce qu’il vit et expérimente n’est perdu.

Grâce à l’Être du Christ, la nature intérieure de la souffrance de l’univers entier, y compris celle de l’homme, a été totalement renouvelée. La prédication du grand Bouddha selon laquelle l’origine de la souffrance serait à chercher dans la soif d’exister, cette soif d’exister devant être surmontée pour que la souffrance cesse, n’est plus valable, au contraire : la souffrance doit être reconnue comme nécessaire et saisie par une volonté libre pour être spiritualisée et métamorphosée. Alors la souffrance ne cessera pas du fait de la disparition de la soif d’exister, mais elle deviendra elle-même la substance condensée – nouvellement conquise – d’une existence plus haute.

Ainsi, depuis le Mystère du Golgotha, une triple réalité apparaît en l’homme : premièrement, par toute souffrance, que ce soit notre souffrance personnelle ou celle que nous vivions au contact du monde, nous nous rapprochons du Christ. Ensuite, du fait que nous nous rapprochons du Christ, nous pouvons recevoir l’impulsion libre de la Passion sans devoir plus nous plaindre nous-mêmes. Enfin, troisièmement, à travers cela, nous créons par la souffrance elle-même un avenir totalement individuel. Car il n’y a rien de plus individuel que nos expériences liées au destin. Et finalement, nous découvrons : là où nous souffrons, le Christ souffre avec nous.

L’Être du Christ ne s’adresse pas à l’égoïsme de l’homme qui veut éviter la souffrance, il ne s’adresse pas non plus à la paresse ; il en appelle au courage de l’homme. Il peut dévoiler le sens que peut prendre ce courage, car c’est justement à travers cette expérience que l’homme peut atteindre une connaissance de soi, et ainsi en arriver à développer de la reconnaissance vis-à-vis de lui-même pour ses propres souffrances. La souffrance du Christ Jésus n’est pas seulement la rédemption d’une souffrance imparfaite ; elle est rédemption en vue d’une souffrance qui devient la matrice de l’homme nouveau. Ceci permet de comprendre ce que dit Novalis : « Des douleurs naîtra un monde nouveau ».

Quelques citations

Joseph Beuys

Souffrance décisive et agir décisif sont deux formes d’activité.

Friedrich Nietzsche

En ce qui concerne la maladie : ne serions-nous pas presque tentés de nous demander si elle est seulement évitable ? Seule la grande douleur est l’ultime libérateur de l’esprit. Seule la grande douleur, cette souffrance lente, qui prend son temps, dans laquelle nous nous consumons comme avec du bois vert, nous oblige à descendre dans nos ultimes profondeurs.

Rudolf Steiner

Ce qui est grand, ce qui est élevé dans le monde est donné comme fleur et comme fruit surgissant du sol nourricier de la souffrance.

Friedrich Rittelmeyer

Quand, dans la souffrance, nous ne regardons ni vers la souffrance que nous avons à endurer, ni vers les hommes qui nous en rajoutent, ni non plus vers les possibilités de vie qu’elle nous dérobe, mais que nous nous relions fermement et toujours plus fermement à la volonté divine, qui par elle vient en nous, alors la souffrance nous renforce avec une puissance insoupçonnée, et ce, surtout pour la souffrance incomprise. Alors la souffrance devient – on ne peut l’exprimer autrement – la force de vie elle-même, la plus puissante, nectar de vie divine.

Novalis

À un certain degré de conscience, il n’existe déjà aujourd’hui plus de mal – et cette conscience doit devenir permanente.

N’ai-je pas tout choisi de mon destin moi-même, depuis l’éternité ? Tout ce qui m’arrive, je le veux.

Les maladies sont certainement un objet de la plus haute importance pour l’humanité, car elles sont innombrables et que chaque homme a tellement à lutter avec elles. Mais nous ne connaissons encore que très imparfaitement l’art d’en tirer profit. La vie de l’homme cultivé n’est-elle pas une invitation continuelle à apprendre ?

Les maladies, en particulier celles qui sont longues, sont les années d’apprentissage de l’art de vivre et de la formation de l’âme.

Max Reuschle

Les douleurs nous forent et nous enfièvrent –

L’âme construit sa cathédrale

Adalbert Stifter

La souffrance est un ange sacré, à travers elle les hommes sont devenus plus grands qu’à travers toutes les joies du monde.

Margarita Woloschin

Souffrir sans amertume est un grand, peut-être le plus grand des mystères, plus profond que la mort. Ici, la vie naturelle cède la place à l’Esprit. Il luit dans notre monde comme à travers une fenêtre. Il nous regarde à travers une âme crucifiée par la vie.

Évangile de Jean 16, 20

En vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous verserez des larmes et le monde se réjouira. Vous serez dans le deuil, mais votre deuil deviendra de la joie. Lorsque la femme enfante, elle a de la douleur car son heure est venue.  Mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de sa douleur, elle est tout à la joie d’avoir mis un être humain au monde.

[1] Dans ; Friedrich Benesch, Christliche Feste – Weihnachten- Passion- Ostern- Himmelfahrt – Pfingsten, Urachhaus 1993

[2] N.d.t : « Selbstlosigkeit »

Les cadeaux de Noël

Auf Deutsch

À Noël comme à la Saint Nicolas, des cadeaux sont apportés dans la nuit. Quel peut être le sens de cette tradition, encore tenace, au moment de la grande « nuit de l’année » ?

Chagall

Les cadeaux venus dans la nuit

Comment se fait-il que dormir donne des forces ? Au long de la journée, alors que le soleil accomplit sa course dans le ciel, l’homme travaille, la conscience en éveil. Le soir, le soleil s’incline à nouveau vers la terre, la fatigue rend les membres lourds et l’esprit se fait plus lent. L’envie vient de se coucher et de s’abandonner au sommeil. Le lendemain au réveil, les forces sont là pour se tenir debout sans effort, reprendre ses activités et travailler. Les sentiments sont apaisés et la pensée est plus active. Parfois même, nous nous réveillons avec une idée qui résout un problème qui, la veille encore, paraissait insoluble. D’où viennent ces nouvelles forces ? Car des forces viennent toujours de quelque part… Ce vécu est tellement habituel – pour autant que l’on soit en bonne santé – que l’on ne pense à pas à se demander ce qui se passe durant le sommeil. La question n’est pas résolue par la science : pour elle le sommeil reste une énigme. Mais les faits sont là : de la nuit, du sommeil profond et prolongé, l’homme reçoit chaque jour de nouvelles forces. En fait, la nuit et le sommeil apportent les cadeaux les plus précieux  : ce qui permet à l’être humain de se tenir debout, conscient, d’être créatif et actif dans le monde.

Les traditions et l’anthroposophie permettent de comprendre un peu plus le sommeil. Il y est comparé à une « petite mort ». Celui qui s’endort s’engage dans un processus semblable à celui de la mort, sauf qu’il est temporaire, puisqu’il dure juste le temps entre l’endormissement et le réveil. Au moment où la personne perd conscience, son âme (avec son Je) se dégage du corps et s’élargit au-delà du temps et de l’espace. Elle rejoint son milieu d’origine, un monde de nature purement morale et spirituelle, d’une complexité encore plus grande que le monde matériel – qui d’ailleurs n’en n’est pas séparé. L’âme du dormeur entre en relation avec les êtres spirituels qui évoluent dans ce monde, y compris les défunts. Le moment culminant du sommeil est la rencontre avec le Christ. Ses forces solaires divines redonnent des forces de vie qui pénètrent jusqu’au corps physique en le régénérant. Chaque matin, chaque réveil est une re-création, un nouveau début. Parfois, un pressentiment effleure celui qui se réveille par l’image d’un rêve, comme un parfum d’un vécu de la nuit. Mais pour l’essentiel, l’homme d’aujourd’hui reste largement inconscient des expériences du sommeil, il en ressent seulement les effets positifs.

Noël : la nuit de l’année

Ce rythme entre le jour et la nuit au cours de vingt-quatre heures se retrouve aussi dans le rythme des saisons. L’été correspond à la conscience de jour, en lien avec l’activité la plus grande. Puis le soir de l’année arrive en automne ; les nuits s’allongent, l’activité s’intériorise et se ralentit. L’hiver est la nuit de l’année. C’est au coeur de l’hiver, au moment le plus sombre de l’année, qu’est placée la fête de Noël. Les initiés des Mystères pré-chrétiens faisaient cette nuit-là une expérience particulière. Ce que chacun vit normalement dans l’inconscience du sommeil, ils le percevaient éveillés et conscients. Grâce au regard clairvoyant, au travers de la terre qui leur apparaissait comme transparente, ils contemplaient le soleil dans sa dimension spirituelle, le « soleil de minuit ». Ils en recevaient la plénitude de la grâce, les forces de vie et d’inspiration. Dans sa lumière ils percevaient le Logos créateur s’approchant de la terre. La grande nouvelle qui bouleversa les mages dont il est question dans l’évangile de Mathieu, c’est précisément celle que le Logos, l’Être solaire qui jusque là s’approchait de la terre, venait enfin s’y incarner. La légende dit que les mages « perçurent une étoile aussi brillante que le soleil de midi », en laquelle se trouvait l’effigie d’un petit enfant sous le signe de la croix1.

Depuis que le Christ s’est lié à la vie de la terre, le mystère autrefois réservé aux initiés est offert à tous. Pendant la nuit de Noël, chacun est invité à vivre éveillé et conscient la grâce reçue habituellement dans l’inconscience. C’est le sens de la messe de minuit traditionnelle. La nuit du 24 au 25 décembre, la troisième après le solstice d’hiver, correspond au moment le plus sombre de l’hiver, elle est elle-même la « mi-nuit » de l’année. Dans la nuit sacrée, la force solaire du Christ se déverse de manière toute particulière. De même qu’à la fin de l’été, l’homme récolte les fruits que la nature offre en surabondance, en hiver, il peut recevoir à Noël la plénitude de la grâce divine. C’est la raison pour laquelle il existe dans la Tradition, ainsi que dans la Communauté des chrétiens, non seulement un office de Noël, mais trois : à minuit, à l’aube et en plein jour. Il ne faut pas moins de trois offices pour s’ouvrir à la grâce reçue à Noël. Ce don se poursuit tout au long des douze jours et nuits saints, jusqu’à l’Épiphanie. Le 6 janvier est l’aube de l’année ; les jours ont nettement commencé à se rallonger.

Des cadeaux venus du ciel

Tout ceci permet de saisir pourquoi les fêtes d’hiver sont particulièrement liées à la tradition des cadeaux. La fête de la Saint-Nicolas, par exemple, parle directement de dons reçus dans la nuit. À noter que Martin Luther, refusant le culte des Saints, a instauré à la place de la Saint-Nicolas le « Christ Kind » qui apporte des cadeaux non pas le 6 décembre mais à Noël. Mais l’image est la même : un être spirituel descend dans la nuit, en hiver. À l’insu de tous, il vient apporter des cadeaux que l’on découvre le matin au réveil. Qu’est-ce qu’il est attendu ! Quelle joie pour les enfants : joie dans l’attente, puis reconnaissance en découvrant les surprises autour de la cheminée, dans les chaussures ou sur le rebord de la fenêtre.

Dans certains pays, le Saint est accompagnée d’un être plus ou moins menaçant qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions des enfants. Sans en approuver l’aspect parfois trop moralisateur, on peut se dire que ce personnage reflète aussi une réalité objective. Car suivant la manière dont on se prépare à la nuit et l’attitude dans laquelle on reçoit ces dons, les forces reçues seront plus ou moins grandes. Le conte de Grimm « les lutins » exprime ceci de manière frappante. Un cordonnier est devenu très pauvre, il ne lui reste qu’un peu de cuir, juste de quoi faire une paire de chaussure. Qu’importe, le soir, il découpe encore le cuir pour préparer son travail du lendemain. Confiant en Dieu, il fait sa prière et s’endort. Le lendemain, après sa prière du matin, il découvre que les chaussures ont été terminées ! Elles sont tellement parfaites qu’elles sont immédiatement vendues à bon prix. Il peut grâce à cela acheter du cuir pour deux paires de chaussures. Le lendemain, les deux paires ont été sont faites mystérieusement dans la nuit, tout aussi parfaites. Ainsi, chaque jour, et sa richesse se démultiplie. Un moment, il décident avec sa femme de rester éveillés pour observer qui accomplit ce travail dans la nuit. Cachés, ils découvrent deux minuscules êtres nus qui travaillent à faire les chaussures. Pour les remercier, la femme confectionne des petits vêtements à leur taille et les place sur le plan de travail. La nuit suivante, les lutins s’en habillent, chantent et dansent de joie. Ils ne reviendront plus, mais depuis, le cordonnier et sa famille vivent dans la prospérité.

L’attitude du cordonnier et de sa femme est décisive. Malgré la pauvreté, ils gardent confiance en Dieu et ils expriment en actes leur reconnaissance par rapport aux êtres de la nuit. Un cadeau, un vrai don ne se fait jamais sous condition, avec une attente de retour ; il est toujours offert gratuitement, dans la joie pure de celui qui l’accomplit. Mais la réponse, la reconnaissance avec laquelle il est reçu fait naitre un surplus de joie chez celui qui le fait comme chez celui qui le reçoit. On entre ainsi dans une dimension régie par d’autres lois que la réalité matérielle où tout se compte et où la richesse est limitée.

Le temps de la grâce et de la joie

Le temps de Noël, le temps des cadeaux, permet chaque année de s’ouvrir à cette dimension de l’existence régie par la grâce. Dans le Prologue de l’évangile de Jean, il est question de la grâce avec le mot grec kharis. Ce mot évoque le don – ce « surplus » qui rend la vie plus belle, plus lumineuse et qui lui donne tout son sens. Moïse a apporté la Loi stricte, qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions. le Logos, le Christ, apporte « la plénitude de la grâce et de la vérité ». Sa force peut être accueillie de manière de plus en plus consciente, dans une reconnaissance qui en elle-même devient source de vie et de joie. Car le mot grec kharis, la « grâce », est de la même racine que le mot khara, « la joie ». Le motif de la grâce évoqué dans le prologue de l’évangile de Jean résonne à la fin de son évangile avec les paroles du Christ à ses disciples : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète 2» . Et cette joie, « nul ne pourra vous l’enlever3».

Photo F.Bihin 2010, vitrail de Chagall, église Saint-Etienne à Mainz

1Légende des Rois mages selon Johan von Hildesheim

2 Jn, 15, 11

3 Jn 16, 22

« Visages d’aube et d’humanité »

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Dans son dernier livre1, Christiane Singer décrit une expérience purement intérieure, vécue alors qu’elle souffrait de son cancer, peu avant sa mort. Elle révèle la dimension du Christ qui est tout le contraire « d’exclusif », qui « inclut », embrasse toute l’humanité : l’essence même de l’Humain.  Lire la suite « « Visages d’aube et d’humanité » »