Le roi errant

 

Peinture de M.A Weulersse

Après l’ambiance du Noël des bergers, la fête de l’Épiphanie plonge dans l’univers des rois, des « grands de ce monde ». 

Combien de rois viennent adorer l’enfant ? La tradition parle des trois rois mages nommés Gaspard, Melchior et Balthasar. L’évangile de Matthieu, qui évoque les mages, ne précise pas le nombre des rois, il mentionne simplement les trois cadeaux qu’ils sortent de leurs coffres : l’or, l’encens et la myrrhe.

Ces trois substances précieuses représentent les qualités des rois de l’Antiquité. Ceux-ci étaient des « initiés », ils recevaient une préparation mystique pour pouvoir assumer leurs responsabilités. Les rois possédaient l’or de la sagesse pour assurer la prospérité de leur peuple. Ils utilisaient l’encens en tant que grands prêtres, pour accomplir l’offrande à l’autel. Ils devaient s’ouvrir au monde de l’Esprit et y recevoir les intuitions pour gouverner « de droit divin ». Initiés à l’art de la médecine, ils détenaient la myrrhe qui sert dans diverses préparations thérapeutiques et pour embaumer les corps des défunts. 

Se prosternant devant l’enfant, les rois venus d’Orient lui offrent ces trois substances royales. C’est en déchiffrant l’écriture des étoiles qu’ils ont pu reconnaître en lui le médecin de l’univers, le grand prêtre, le roi des rois attendu depuis des générations, appelé à régner sur toute l’humanité.

Dans l’évangile, il est question d’un autre roi, Hérode, l’image dévoyée du roi antique. L’or, il le recherche pour son usage personnel. Le pouvoir lui monte à la tête. Contre-image du médecin qui veut la guérison et la vie, il fait massacrer les enfants de son peuple, par terreur de celui qui risquerait de faire de l’ombre sur sa toute-puissance.

Des légendes parlent aussi d’un quatrième roi mage, nommé parfois Artaban[1]. Celui-ci a manqué le rendez-vous avec les trois autres mages, du fait qu’il s’est arrêté pour soigner un blessé sur sa route. Comme cadeau pour l’enfant, il emporte trois joyaux, dont une perle de grand prix. La perle, cette merveille qui naît de la souffrance de l’huître qui, pour atténuer la douleur provoquée par un intrus, un grain de sable par exemple, l’enrobe de couches successives de nacre irisée. 

Toute sa vie, Artaban va poursuivre sa recherche solitaire du roi des rois. Au fils des rencontres et des appels à l’aide, il va soigner, aider et dispenser ce qui lui reste de sa richesse. À la fin, il se dépouille même de ses joyaux et de retrouve les mains nues. Et ce n’est qu’en rendant son dernier souffle qu’il aura enfin la joie de rencontrer celui qu’il a cherché chaque jour de sa vie.

Ce quatrième roi est à l’image de la royauté nouvelle apportée par le Christ, une royauté intérieure. C’est là que se trouve la véritable noblesse, celle du JE SUIS qui se forge au fil des expériences de la vie. Sa richesse consiste à se donner, en se mettant au service de ceux qui en ont besoin, sans distinction, et de rester orienté vers la guérison et la vie de tous. Cette royauté sans territoire accepte l’errance et la fragilité d’une recherche intérieure incessante du roi des rois.


[1]Voir Henry van Dyke, « Le quatrième sage » Éditions IONA

https://www.editions-iona.com/jeunesse/96-86-le-quatrieme-sage.html

Sens de la souffrance

Croix bleue

La souffrance vient à notre rencontre, de différents côtés, inévitablement. Et il y a tellement de manières de souffrir…  Par la maladie, toutes les sortes de douleurs physiques, les séparations, les conflits, les déséquilibres psychiques.

 Faut-il chercher à l’éviter, la fuir ? Tenter d’en déraciner la cause ?

Certains courants ascétiques recherchent la souffrance comme un but en soi, jusqu’à y trouver une forme de jouissance qui se rapproche de perversions maladives.

 Il existe une troisième voie. Non pas la rechercher pour elle-même ni chercher à la fuir, mais l’accueillir dans un certain esprit. Car il est possible d’y trouver un sens, de la recevoir et de la vivre comme une part du mystère du monde, de pressentir qu’elle permet d’engendrer l’humain.

 Voici la traduction d’une conférence de F. Benesch suivie de quelques citations qui permettent d’ouvrir des perspectives dans cette direction.

En version PDF :  Sens de la souffrance

Conférence de F. Benesch :

« Il y a bien des siècles déjà, survint dans l’humanité un grand messager de la souffrance. L’annonce du grand Bouddha apparaît, lumineuse : « La vieillesse est souffrance – la maladie, la séparation, la mort sont souffrance ; être séparé de ce qui nous attire est souffrance – être lié avec ce que nous rejetons est souffrance ». Bouddha trouve l’origine de la souffrance dans la soif d’exister, car lorsque celle-ci s’éteint, la souffrance cesse également. Quelle est l’issue de cette voie ? Car elle signifierait : s’éloigner de la terre.

Quelle est la nature de ces souffrances qui apparaissent sous la forme de douleurs corporelles ? Ces douleurs étranges, purement physiques, qui donnent l’impression d’être perforé, piqué, brûlé ou rongé ? Où plongeons-nous alors, qu’est-ce donc pour un monde ? Ou alors, regardons la douleur psychique, la souffrance psychique : l’affliction, le souci, la dépression, la privation, etc. Et finalement, la souffrance spirituelle. On dit toujours qu’il n’y en aurait pas. Pourtant, elle existe aussi. Par exemple, la souffrance purement spirituelle de Faust lorsqu’il se confronte à l’énigme de l’univers, à l’impossibilité de déchiffrer les mystères dans lesquels l’homme est placé. On peut aussi évoquer ce qui peut accabler certaines personnes : le vécu, purement spirituel, de l’absence de sens de l’existence.

Où sommes-nous, lorsque nous sommes plongés dans ce monde de la douleur corporelle, dans le domaine de la souffrance et de la douleur psychique et celui de la souffrance spirituelle ?

Il ne faudrait pas croire que nous seuls, êtres humains, avons part à ce monde de souffrance. Lire la suite « Sens de la souffrance »

Le coeur brûlant

p1000381

 

Deux hommes reviennent de Jérusalem bouleversés. Tout en marchant, ils cherchent à comprendre les évènements des derniers jours.  Rien ne s’est passé comme ils s’y attendaient…  le Messie devait se manifester avec puissance, en roi invincible ! Mais le maître s’est laissé condamner à mort et crucifier comme un malfaiteur. Ce matin, ce que les femmes ont rapporté en revenant de la tombe… Inconcevable ! Ils discutent, cherchent à comprendre.  D’ailleurs, que s’est-il passé exactement ?

Dans leur recherche commune empreinte de désarroi, un espace s’ouvre. Il est d’autant plus vaste qu’il surgit entre deux personnes « en chemin », en mouvement. Car leur question reste, pour un temps, sans réponse : ils cherchent dans une direction, puis dans une autre, perdus. Un « troisième » se joint à eux. Sa présence vient emplir cet espace ouvert. Elle est tellement immédiate, tellement quotidienne qu’ils ne la relèvent même pas et qu’ils continuent tout simplement leur conversation avec lui.  Et la réponse vient, peu à peu, dans le dialogue. La lumière naît en leur esprit, ils commencent à comprendre.

Oser vivre avec une question, sans chercher aussitôt à se rassurer avec une réponse, ouvre un espace intérieur. Une vraie réponse peut naître, qui vient non pas de la raison uniquement, mais d’ailleurs. Combien de fois vit-on cela dans un échange sincère, de coeur à coeur ? Des réponses viennent, parfois subites, inattendues ; il peut même nous arriver de formuler nous-même une idée complètement nouvelle, arrivée dans l’instant et dont nous sommes le premier à nous étonner. C’était la réponse, l’idée dont nous avions besoin, nous se sentons immédiatement. Elle surgit comme une lumière dans l’espace ouvert par l’état de questionnement, dans l’intimité chaleureuse de la rencontre. D’où vient-elle ? Nous ne le savons pas, mais elle est venue, c’est tout.

Le soleil tombe, il faut faire halte. Les deux hommes invitent le troisième et ils s’asseyent à table. Ils partagent le repas et quand leur hôte rompt le pain en le bénissant, ils le reconnaissent enfin. Et aussitôt, il se soustrait à leur regard. L’essentiel a eu lieu, il peut se retirer. Mais il reste aux deux hommes une certitude : c’était bien lui ! Contre toute attente, tout se qui s’est passé ses derniers jours avait un sens et était justifié. C’était bien lui : il a éclairé notre esprit, et d’ailleurs, « notre coeur ne brûlait-il pas, alors qu’il nous parlait en chemin ? ». Ils le reconnaissent rétrospectivement à la lumière et la chaleur purement intérieurs qui rayonnaient de sa présence. Bien qu’il fasse nuit, ils se remettent en route vers Jérusalem pour annoncer la nouvelle : Il est vivant !

Le Ressuscité peut se manifester parfois de manière quotidienne, tellement proche qu’il passe tout d’abord inaperçu. Il ne s’impose pas. Il est présent auprès de ceux qui le cherchent sans se laisser enfermer par des réponses toutes faites, par des certitudes qui ferment le coeur. Il peut être reconnu aux effets de sa présence : une pensée claire et vivifiante, la chaleur intérieure, une joie paisible ; enfin, le désir d’annoncer, de partager ce qui a été reçu.

 

Luc 24, 13-32

Et voici que deux d‘entre eux se rendaient le même jour à un village distant de deux heures de Jérusalem, du nom d’Emmaüs. Ils parlaient entre eux de tout ce qui était arrivé. Or comme ils parlaient et cherchaient ainsi ensemble, il advint que Jésus, s’étant approché, faisait route avec eux, mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : quelles sont les paroles que vous échangez entre vous en marchant ? Et ils s’arrêtèrent, le regard sombre. L’un d’eux, du nom de Cléopas lui dit : tu es bien seul qui réside à Jérusalem qui ne sache pas ce qui s’est passé ces jours-ci ! « Quoi donc? » leur dit-il. Ils lui répondirent : Ce qui concerne Jésus de Nazareth, un homme, un prophète puissant en actions et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple ; comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Et nous, nous espérions que c’est lui qui allait délivrer Israël. Il y a trois jours que ceci s’est passé. Mais certaines femmes qui sont des nôtres nous ont stupéfiés : s’étant rendues de bon matin au tombeau et n’ayant pas trouvé son corps, elles revinrent en disant avoir eu la vision d’anges qui leur dirent qu’il est vivant. Certains d’entre nous sont allés au tombeau et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit, mais lui, ils ne le virent pas.

Et il leur dit : Comme vos esprits sont sans lumière, et vos coeur lents à croire tout ce qu’on dit les prophètes ! Le Christ ne devait-il pas souffrir tout cela pour manifester la lumière de son être ? Et commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les écritures ce qui le concernait.

Ils s’approchèrent du village où ils se rendaient, et il semblait qu’il voulût aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : reste avec nous, car le jour se retire et le soir tombe. Et il entra pour demeurer avec eux. Quand il se fut mis à table, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il se soustrait aussitôt à leur perception. Et ils se dirent l’un à l’autre : notre coeur n’était-il pas brûlant en nous, lorsqu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait le sens des écritures ? À l’instant même, ils se remirent en route et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons qui leur dirent : « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon. »

 

Bien plus qu’une sagesse

Peint. MAW

Évangile de Luc 11, 14-36

Alors que les foules s’amassaient, il leur dit : les hommes de cette génération ont perdu le lien avec leur être véritable. Ils recherchent un signe extérieur de l’Esprit, mais il ne leur en sera pas donné d’autre que le signe de Jonas. De même que Jonas est devenu un signe pour les habitants de Ninive, ainsi en sera-t-il du fils de l’Homme pour cette génération-ci. Lire la suite « Bien plus qu’une sagesse »

Transfiguration

Silhouette.jpg

Il nous arrive couramment d’être transfigurés et de voir un autre transfiguré : quand nous sommes amoureux. Nous voyons l’objet de notre amour comme le plus beau, paré de toutes les qualités, de tout ce qu’il peut développer potentiellement de plus grand. L’autre rayonne d’une lumière particulière, une lumière purement intérieure, qui n’a rien de physique ou d’extérieur. Ceux qui ne sont pas amoureux de cette personne ne perçoivent pas cette lumière : ils peuvent peut-être remarquer, s’il la connaissent bien, qu’elle a l’air plus heureuse, plus épanouie, mais ce que perçoit celui qui est amoureux est d’une autre nature.

En même temps, ce regard transforme l’autre, le transfigure aussi : se savoir aimé, reconnu nous épanouit, nous rend effectivement plus « rayonnant ». Dans une relation amoureuse, on peut dire que nous sommes réellement « clairvoyant » et que nous nous « transfigurons » mutuellement. Et nous nous sentons vivant comme jamais, plein d’énergie : nous recevons de nouvelles force de vie. Mais cet état qui nous est « tombé dessus », sans que nous ne fassions rien pour cela, ne dure généralement pas tellement longtemps, la vie commune quotidienne se charge d’éteindre ce regard. Alors continue l’aventure de la vie à deux : retrouver, cultiver ce regard clairvoyant volontairement, consciemment, pourrait-on dire.

De telles expériences permettent de pressentir ce que peut signifier la transfiguration du Christ, même il s’agit chez lui d’une lumière d’une intensité infiniment élevée. Le Christ a préparé la vision intérieure de trois de ses apôtres en les emmenant à l’écart, et sur une haute montagne ; il s’agit pour eux d’un moment d’initiation. Par cette préparation, ils sont en mesure de percevoir sa nature divine solaire rayonnante, ainsi que sa grandeur spirituelle qui surmonte le temps, puisqu’ils le voient s’entretenir avec Moïse et Elie. Il se révèle à eux en tant qu’« illuminé », le stade qu’atteint le Bouddha tout à la fin de sa vie. La tentation dans le désert révèle que son Je divin solaire est parvenu à la maîtrise du corps des sentiments, le corps astral[1]. Lors de sa transfiguration, il pénètre, maîtrise encore plus profondément la nature humaine, jusqu’au corps de vie, le corps éthérique.

Mais pour le Christ Jésus, le chemin ne s’arrête pas à  l’illumination, il veut descendre plus profondément encore dans la nature humaine, jusque dans le corps physique. Il veut pénétrer l’être humain jusque dans ses plus grandes profondeurs, pour que chacun puisse ensuite prendre à sa suite le chemin de maîtrise des forces liées au monde physique et matériel. Cette étape finale passe par la souffrance psychique et physique et la confrontation avec la mort. Même si Pierre voudrait bien que cet état de béatitude dure encore – construisons trois tentes ! -, il leur faut redescendre de la montagne, et poursuivre le chemin vers Jérusalem, vers la passion et la croix.

Matthieu 17

Au lever du sixième jour, Jésus emmène avec lui Pierre, Jacques et son frère Jean et les fait monter sur une montagne élevée, à l’écart. Et il fut transfiguré devant eux. Sa face brilla comme le soleil et ses vêtements devinrent resplendissants comme la lumière. Et voici qu’ils virent Moïse et Élie qui s’entretenaient avec lui.

 Prenant la parole, Pierre dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici, si tu veux je monterai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. Alors qu’il parlait encore, voici qu’une nuée lumineuse les recouvrit de son ombre. Et voici qu’une voix venant de la nuée dit : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en lui ma pensée se révèle, écoutez-le ». En l‘entendant, les disciples tombèrent la face contre terre, saisis d’une grande frayeur. S’approchant d’eux, Jésus leur dit : Éveillez-vous, et n’ayez pas peur. Levant les yeux ils ne virent personne d’autre que Jésus, seul. Descendant de la montagne, Jésus leur fit cette recommandation : ne parlez à personne de cette vision jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit éveillé d’entre les morts.

[1] On peut comprendre l’être humain comme constitué de quatre « corps » ou dimensions qui s’interpénètrent : le corps physique (commun avec les règnes minéral, végétal et animal), le corps de vie ou corps éthérique (commun avec les règnes végétal et animal), le corps des sentiments ou corps astral (commun avec le règne animal) et le Je, purement humain.

Une générosité inconcevable

thumb_p1050146_1024

Nous évoluons dans un monde qui compte et mesure tout, et où ce qui appartient à l’un ne peut appartenir à l’autre. Nous transposons même cette logique dans le domaine de l’humain : il y a le plus fort, la plus jolie, le plus travailleur, celui qui a le plus de mérite, le plus intelligent, et même : le plus spirituel.

Il existe pourtant un monde où ce qui est donné à l’un peut en même temps être donné à l’autre et où les comparaisons n’ont plus aucune raison d’être. Là, ce n’est plus une justice comptable qui règne, mais une générosité inconcevable. Et ce n’est plus le résultat qui importe, mais le désir de donner de soi, de devenir plus humain et de se savoir encore incomplet, en recherche, en évolution. Ce lieu existe en chacun. Il s’ouvre là où nous nous laissons surprendre par un point de vue totalement nouveau. L’évangile le nomme :  le « royaume des cieux ».

 

Matthieu 20, 1-16

Le Royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit de grand matin pour embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec ses ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée et les envoya dans sa vigne. Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit : Allez vous aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième, il fit de même. Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour sans travail ? C’est que, lui dirent-ils, personne ne nous a embauchés. Il leur dit : Allez vous aussi à ma vigne. Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers et remets à chacun son salaire, en commençant par les derniers, pour finir par les premiers. Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun une pièce d’argent. Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage ; mais ils reçurent eux aussi chacun une pièce d’argent. En la recevant, ils murmuraient contre le maître de maison. Ces derniers venus, disaient-ils, n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites comme nous qui avons supporté le poids du jour et la chaleur. Mais il répliqua à l’un d’eux : Mon ami, je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? Emporte ce qui est à toi et va-t-en. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon ?

Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers.

(Traduction Fr.Bihin)

Recherche d’équilibre

thumb_chaossensible_1024

Le mal qui tue nous guette dans les extrêmes.

D’un côté : l’isolement, le froid, l’obscurcissement, la sclérose.

De l’autre : la fusion, le brûlant, l’éblouissement, la dissolution.

L’équilibre ne se trouve pas dans la peur des extrêmes, mais dans un dialogue permanent avec eux, dans l’expérience de l’un, puis de l’autre. La vie – le bien – se développe dans une oscillation permanente et mouvante, dans cette recherche quotidienne.

 

À partir de Matthieu 4, 1-11 :

Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert pour y être mis à l’épreuve par le diable – celui qui divise. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, finalement il eut faim. S’approchant, le tentateur lui dit : Si tu es fils de Dieu, dis à ces pierres de devenir pain ! Répondant, il lui dit : il a été écrit : l’homme ne vivra pas seulement de pain, mais aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Alors le diable l’emmène dans la ville sainte, le place sur le faîte du temple et lui dit : si tu es fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. Jésus lui déclara : il est aussi écrit : tu ne mettras pas à l’épreuve le seigneur ton Dieu. La diable l’emmène alors sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes de la terre avec leur gloire et lui dit : tout cela, je te le donne si, tombant, tu te prosternes devant moi. Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : tu te prosterneras devant le seigneur ton Dieu, à lui seul tu rendras un culte. Alors le diable le laisse, et voici, des anges s’approchèrent et ils le servaient.

(Traduction Fr. Bihin)

Photo extraite du livre de T. Schwenk, Le chaos sensible, Triades

Fin de l’hiver

arbres

À la fin de l’hiver, quand les arbres sont nus, chaque recoin de la forêt, chaque branche, le moindre bourgeon est touché par la lumière du soleil qui redevient de jour en jour plus vive, tout en se réchauffant. La végétation recommence à germer et à se déployer.

Là où je reconnais ma pauvreté intérieure, mon impuissance, je peux m’ouvrir plus largement à ce qui est nouveau, à une perspective radicalement différente, à ce qui vient d’un « autre côté ». Je peux me laisser inonder par la lumière de l’esprit qui féconde l’être.

 

D’après l’Évangile de Matthieu, chapitre 5, 3 :

Heureux les pauvres en esprit, ils trouvent le royaume des cieux en eux-mêmes.

(Traduction Fr. Bihin)

Photo Fr. Bihin

La parole, une graine

SAMSUNG DIGITAL CAMERA

« La semence, c’est la parole… »

Quelle parole est une graine ?

Une parole reçue. Dans l’enfance, un encouragement : « Vas-y, tu en es capable !  ».  Une parole de confiance qui s’enracine profondément, qui aide à grandir et donne du courage, encore adulte, pour entreprendre un nouvel apprentissage.

Une parole choisie. Quelle pensée de sagesse, quelle prière est-ce que je me détermine à semer dans ma mémoire, à cultiver avec patience, de sorte qu’elle germe, s’enracine en me donnant de croître, portant du fruit en moi et autour de moi  ?

La parole par excellence, c’est le verbe, en grec, le « logos ». Le verbe, dans la phrase, c’est le principe actif, le mot qui met en mouvement, qui donne vie.

« La semence, c’est le verbe de Dieu ».

Voilà ce que révèle le Christ à ses proches. Il parle de lui–même ! « La semence, c’est le Logos, le Verbe divin ».  « En l’origine était le Logos (…) il était la vie, la lumière (…) Tout est advenu par lui, tout a été créé par lui. (…) et le Logos est devenu chair.[1]» Il est la force qui a tout mis en mouvement dans l’univers, qui a ordonné le chaos selon une organisation vivante, mathématique et artistique. Il est à l’origine de la danse des planètes, du vent et des nuages, de l’eau qui jaillit, des formes et des couleurs admirables des plantes, parfois très fantaisistes des animaux. Il poursuit sa création en l’homme. Le Logos résonne aussi en moi, dans la pensée créatrice, comme entre les hommes, dans la parole échangée.  En chacun de ceux qui le reçoivent et le laissent s’enraciner en eux, aujourd’hui encore, il porte du fruit en abondance.

D’après l’évangile de Luc, chapitre 8, 4-14 :

Alors qu’une foule nombreuse se rassemblait, venant vers lui des villes, il parla par comparaison : Le semeur sortit pour semer sa semence. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin. Elle fut foulée au pied, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Une autre partie tomba sur la pierre, mais, ayant commencé à pousser, fut desséchée, faute d’humidité. Une autre partie tomba au milieu des ronces et, poussant avec elle, fut étouffée par les épines. Une autre partie, enfin, tomba dans la bonne terre et ayant poussé, produit du fruit au centuple. Disant ceci, il s’écria : celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !

Ses disciples lui demandèrent ce qu’était cette parabole. Il dit : à vous, il a été donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu, mais pour les autres, c’est en images qu’il est annoncé, afin qu’ils voient même s’ils ne saisissent pas tout, et qu’ils entendent, même s’ils ne comprennent pas.

Cette parabole signifie ceci : la semence, c’est le Verbe divin. Au bord du chemin, sont ceux qui entendent, puis vient celui qui divise, et il retire la parole de leur cœur de peur que, leur confiance se renforçant, ils ne soient sauvés. Ceux qui sont tombés sur la pierre sont ceux qui accueillent la parole avec joie lorsqu’ils l’entendent, mais ils n’ont pas de racine ; ils croient un moment, et quand vient l’épreuve, ils s’écartent. Ceux qui sont tombés dans les épines sont ceux qui ont entendu et qui, à cause des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie, sont étouffés en chemin et n’arrivent pas à maturité. Ceux qui sont dans la belle terre sont ceux qui ont entendu la parole d’un cœur honnête et bon ; ils la retiennent et portent du fruit à force de persévérance.

Personne en effet, n’ayant allumé une lampe, ne la recouvre d’un récipient ou ne la place sous un lit ; au contraire, il la place sur un support, afin que ceux qui entrent voient la lumière. Il n’y a rien de caché, en effet, qui ne doive être révélé, et rien de secret qui ne doive être manifesté au grand jour.

Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez ! Car on donnera  à celui qui a fait sien ; quant à celui qui n’a pas accueilli, il lui sera retiré même ce qu’il croyait avoir.

(Traduction Fr. Bihin)

 

Photo – Fr.Bihin

[1] Référence au prologue de l’évangile de Jean.

Lève toi !

giac-fb

Un homme attend au bord de l’eau. Cela fait tellement longtemps qu’il est paralysé,  38 ans ! Le temps qu’il faut pour devenir vraiment adulte et saisir pleinement son destin. Sous les portiques où se pressent les malades, il attend lui aussi que l’eau s’agite. On dit qu’alors, un ange vient, et que le premier qui entre dans l’eau est guéri. Parmi la foule, le Christ le voit. Il pose sur lui son regard plein de respect, ce regard qui distingue en chacun ce qu’il a de plus grand et d’unique. Il lui demande s’il veut guérir, l’écoute parler de son désarroi, de ce que personne ne soit là pour l’aider au moment opportun, pour qu’il puisse être le premier à entrer dans l’eau. Le malade se plaint, il attend que sa guérison vienne d’une force magique extérieure. Par sa parole – la force du Verbe – le Christ lui permet de retrouver sa verticalité. Sa présence, son être solaire se communique directement à lui et réveille par résonance la force qui sommeillait en lui. L’homme puise en lui-même la force de se redresser et de porter la civière sur laquelle il gisait, l’instant d’avant. La litière : son destin. Il peut maintenant commencer à assumer pleinement son destin, mettre en mouvement ce qui tout d’abord apparaît comme impossible à transformer : ses faiblesses, ses tendances trop unilatérales. Ce qui était cause de maladie peut se transformer en source d’originalité et apporter quelque chose de tout nouveau, d’unique dans le monde. Dans la dignité, la verticalité retrouvées, l’homme peut à nouveau marcher, se transformer et donner de lui-même.

À propos de l’évangile de Jean, chapitre 5, versets 1 à 9.

Photo FrBihin- Sculpture de Giacometti- Musée de Stockholm.