À propos de ce blog

Prétendre que l’on possède la vérité ? 

Tout aussi absurde que de vouloir posséder le soleil…

Écrire sur un blog est un exercice hasardeux, surtout quand on est habitué à parler à des interlocuteurs concrets. À qui est-ce que je m’adresse quand j’écris et fais finalement le « clic » qui propulse mes mots sur le net ? La question reste ouverte… En tout cas, à vous qui lisez ceci, et dont j’espère l’indulgence face à mes tâtonnements pour tenter d’aborder des questions profondes, là où il s’agit avant tout de rester mobile et de ne rien vouloir figer.

Je livre ici quelques étapes d’une recherche sans fin. C’est l’une des difficultés de cet exercice : ce que j’ai écrit hier, quand je le relis aujourd’hui, j’ai déjà envie de le corriger. D’autres mots sont venus entre-temps, plus précis, ou qui donnent une nouvelle dynamique à ce que j’avais essayé d’exprimer hier. Mais il faut bien accepter cette part de soi qui s’est extériorisée et fixée à un moment, sachant que ce n’était qu’une étape.

Si je me situe comme chrétienne, ce n’est pas par tradition ou en tant qu’étiquette, mais à partir d’une expérience personnelle. C’est en puisant cette source que j’essaie de cultiver le respect d’autres orientations spirituelles ou philosophiques. Mon défi est le suivant : m’engager à fond dans une direction et l’approfondir toujours plus, tout en cultivant le plus possible l’ouverture à d’autres orientations – bien entendu, celles qui recherchent également aussi « plus de vie ». Car la vérité entière ne peut être atteinte que dans la mesure où les différents points de vue s’éclairent mutuellement. Cette phrase de Gandhi m’a marquée : « Quand un homme est au coeur de sa religion, il est au coeur de toutes les religions ». Je suis aussi intéressée par l’athéisme ; pour autant qu’il ne prenne pas une forme intolérante, je crois qu’il contribue à la recherche de la liberté de l’être humain.

En même temps, il me semble de plus en plus urgent de redécouvrir la dimension subtile, spirituelle et de développer des pratiques en lien avec cette dimension. Ceci, aussi de manière libre et non dogmatique. C’est là que l’anthroposophie me semble ouvrir des voies nouvelles. Mais elle est souvent mal comprise, parfois même présentée à l’opposé de ce qu’elle est en réalité. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de livrer quelques pages de mon parcours personnel principalement en lien avec ma découverte de cette pensée (ci-dessous).

NB. Ce que j’écris n’engage que moi, je m’exprime sur ce blog en mon nom propre. Et si je cite une autre personne, même de manière extensive, cela ne signifie pas que j’approuverais tout ce qu’elle aurait pu dire ou faire au cours de sa vie.

parcours en quelques mots

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1962 Naissance et enfance à Bruxelles, études primaires et secondaires à Bruxelles, engagement dans le mouvement de la non-violence et de l’écologie, études de théologie pastorale à l’Institut Lumen Vitae, à Bruxelles.

1981-85 Maîtrise de sociologie et d’anthropologie à Louvain-la-neuve (Belgique). Travail de fin d’études sur la cosmologie des Indiens du Sud du Pérou.

1988-89 Travail social au Pérou dans le cadre de la théologie de la libération, de retour en Belgique, découverte de l’anthroposophie, différentes expériences comme enseignante dans le secondaire (religion, géographie et sciences sociales).

1990 à 1999 Participation à la fondation de la Libre école Rudolf Steiner à Court-Saint-Étienne – La Ferme blanche (Belgique) -, formation à la pédagogie Steiner à Stuttgart, puis, pendant cinq ans, enseignante dans cette même école.

2000-2019 Formation au séminaire des prêtres de la Communauté des chrétiens à Stuttgart ; pendant 12 ans, prêtre dans le Haut-Rhin (Alsace), enseignement au séminaire de la Communauté des chrétiens à Stuttgart ; depuis avril 2017, prêtre en Suisse romande.

Mariée, deux enfants adultes, un petit-fils.

un peu plus en détails

(En construction)

Sur le chemin de l’Inca (Pérou), à 22 ans

Non-violence, écologie et pacifisme

L’année de mes 18 ans, j’ai participé à un certain nombre d’activités du Centre Gandhi à Bruxelles. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, déjà dans l’enfance, j’étais révoltée par les injustices, la violence et la pollution de la nature, et je cherchais comment apporter ma petite pierre pour construire un monde meilleur. La vision de Gandhi, sur lequel j’avais fait mon travail de fin de lycée, rassemblait différentes approches qui me semblaient fécondes : écologie, décroissance, non-violence et une spiritualité ouverte (oecuménique) et ancrée dans la vie concrète.

Le « centre » Gandhi était en fait constitué avant tout d’une seule personne : Georges Papadimitriou-Demaître, journaliste indépendant. Cet homme énergique et original parvenait à rassembler autour de lui quelques personnes qui voulaient se lier à la pensée de Gandhi et de l’Arche de Lanza del Vasto – qui avait amené cette impulsion en Europe en fondant des communautés autarciques, sur le modèle des ashrams de Gandhi. J’ai ainsi pu me lier à ces idées et ces pratiques, à une époque où elles étaient encore relativement marginales.

Je trouvais par moments que Georges était un peu trop extrémiste, il avait des idées arrêtées sur tout. Mais grâce à lui, j’ai pu rencontrer des personnes passionnantes et élargir mon horizon. Cette année était celle des grandes manifestations contre la prolifération des armes nucléaires en plusieurs grandes villes d’Europe. Nous y avons bien entendu rejoint la centaine de milliers de personnes venue d’Europe pour manifester devant le siège de l’OTAN à Bruxelles.

Un jour, nous avons reçu des moines boudhistes. Ces quatre petits hommes à la tête rasée, vêtus de rouge et orange, étaient en pèlerinage à pied autour du monde pour porter un message de paix. Nous les avions tout d’abord accompagnés jusqu’à la maison communale de Boitsfort (Bruxelles) où ils avaient rendez-vous avec des autorités communales. De retour au centre Gandhi, curieux et enjoués, ils avaient grand plaisir à écouter quelques disques qu’ils plaçaient sur le tourne-disques. J’avais remarqué qu’ils portaient de grands colliers de perles de bois colorées. Surmontant ma timidité, j’ai osé leur demander respectueusement la signification de ces colliers. J’espérais recevoir une réponse très profonde. « Et bien, m’a répondu l’un d’eux, nous étions sur un marché en Espagne, et nous les avons trouvé jolis, alors nous en avons acheté pour chacun d’entre nous ». J’ai compris que ces moines, qui pourtant passaient beaucoup de temps à la méditation, avaient en même temps les pieds sur terre et beaucoup l’humour. Cela m’a beaucoup plu.

L’autre rencontre en lien avec le Centre Gandhi, encore plus marquante, a été celle avec Jean Goss. Ce Lyonnais de famille syndicaliste et communiste, avait vécu une conversion une nuit de Pâques pendant la guerre. Suite à cette rencontre avec le Christ, sa vie avait radicalement changé, il devint un apôtre de la non-violence. Jean Goss était apôtre au sens le plus littéral ; son feu et la force de sa conviction me faisaient penser à Paul de Tarse. Il voyageait dans le monde entier, y compris dans les pays où il risquait une arrestation comme, à l’époque, la Pologne et Israël. Il y animait avec sa femme des séminaires sur la paix et la non-violence. Il lui arriva de fait d’être arrêté et d’être torturé. Dans son livre « Technique de la non-violence », Lanza del Vasto raconte une histoire qui s’est passée pendant la guerre dans un camp de prisonniers en Allemagne. En note, il précise qu’il tient cette histoire de son ami Jean Goss, dont il pense qu’il en était, en fait, le protagoniste. Voici ce récit : « Un garde, soldat allemand s’amusait, lorsque les prisonniers rentraient harassés le soir de leur travail, à leur donner des coups de trique, sans aucune raison. Un jour l’un des prisonniers se plaça résolument devant lui, en disant : « S’il vous faut chaque jour frapper quelqu’un, ce soir frappez-moi ».  Le soldat, interloqué, commence par lui répondre : « Et combien de coups veux-tu recevoir, petit français ? Autant que votre conscience vous le dira », répond le prisonnier. Interloqué, le soldat resta en silence, les yeux pleins de larmes. Depuis ce jour, il ne frappa plus aucun prisonnier. « 

Le centre Gandhi était donc en lien étroit avec les Communautés de l’Arche de Lanza del Vasto – mort cette année-là. Je m’étais jointe au groupe des « Amis de l’Arche » qui se réunissait au Centre Gandhi, un soir par semaine. Nous commençions par quelques exercices corporels proches du yoga : détente, posture juste, respiration consciente, etc. Puis nous approfondissions un thème et nous échangions les nouvelles. Pendant ce temps, chacun pratiquait un travail manuel : filer et carder la laine, etc. J’ai retrouvé cette habitude de toujours occuper ses mains par un travail créatif chez les Indiens du Pérou, quelques années plus tard.

À la fin de cette année où j’avais fréquenté le Centre Gandhi, je me demandais dans quelle direction poursuivre mes études. La sociologie ? J’avais pensé quelques fois aller vivre à l’Arche de Lanza del Vasto. D’un côté, la cohérence de cette vie m’attiraient. Mais quelque chose me retenait … il ne me semblait pas que ce soit ma voie. Une pensée s’imposa à moi, et je sentais qu’elle venait de très loin, de très profond : « Je veux vivre dans le monde tel qu’il est, le monde actuel, avec tout ce que cela signifie. » En rejoignant à l’époque une de ces communautés, j’aurais eu l’impression de m’isoler dans un monde à part. Actuellement, voyant à quel point les problèmes qui apparaissaient déjà clairement à l’époque s’accentuent toujours plus, je me dis que ces communautés ne sont pas tellement « en dehors » du monde, mais qu’elles apportent au contraire une solution à bien des niveaux.

À la fin de cette année en lien avec le centre Gandhi, je remis aussi en question le végétarisme, vu de manière absolue. Après l’avoir pratiqué pendant un an, j’avais réalisé que je ne voulais pas en faire une religion, ni même une priorité. Certes, je voulais aller dans cette direction pour contribuer au respect de la terre, autant que pour ma santé. Car pour moi, c’était aussi une question de justice, depuis que je savais que l’Europe fait venir à bas prix des céréales cultivées dans des pays du Sud pour nourrir ses propres animaux, empêchant des populations entières d’avoir accès aux meilleures terres. Donc, je voulais manger sainement, moins de viande et des aliments les plus biologiques possible, mais pas au point de ne plus pouvoir partager tout simplement un repas avec des personnes chez lesquelles je serais invitée.

Comment j’entends parler d’anthroposophie

C’est au cours de cette année en lien avec le centre Gandhi que j’entendis parler pour la première fois d’anthroposophie. J’avais déjà rencontré le nom de Rudolf Steiner. Car depuis mes 14, 15 ans, bien que faisant partie du mouvement des jeunes de ma paroisse catholique, je recherchais des ouvrages sur d’autres spiritualité, y compris des livres ésotériques. En plus de ma curiosité naturelle, quelque chose dans le catholicisme me manquait. Ce sentiment était assez vague, à l’époque, mais il était bien présent. Récemment, j’ai réalisé que mon père devait y être pour quelque chose dans cette recherche. Car il avait mis entre mes mains le livre de Raymond Moody qui venait de paraître en français : « La vie après la vie ». Ce que ces personnes racontaient de leurs expériences de mort imminente me semblait tellement évident ! En même temps, cela ouvrait une frontière que la perspective catholique dans laquelle j’avais grandi ne franchissait pas, ou seulement de manière très abstraite.

Dans ma recherche tous azimuts, j’avais commencé, dès 15, 16 ans, par emprunter quelques livres d’ésotérisme dans les bibliothèques de mon quartier. Puis, élargissant mon exploration de la ville, je découvris des vraies librairies ésotériques. J’aimais alors partir seule à pied, sans but, à travers Bruxelles, étonnée du peu de temps qu’il fallait pour couvrir un trajet qui, en tram ou en bus, semblait assez long. J’avais pris goût à la marche en ville lors de sorties avec des amis au centre de Bruxelles, quand, après nous être attardés dans les vieux cafés de la Mort subite ou La Bécasse, Il nous arrivait de manquer le dernier tram ; nous marchions alors pour revenir jusque chez nous dans la ville endormie. Lors de mes petites excursions solitaires vers de nouveaux quartiers de Bruxelles, j’étais notamment tombée sur deux ou trois librairies ésotériques. Monde étrange que ces librairies aux odeur d’encens et de patchoulis ! Il s’y trouvaient beaucoup de livres bien sûr, mais aussi des boules de cristal, des tarots, des pendules et autres objets qui recèlent des mondes mystérieux, prometteurs et inquiétants à la fois. Sur les rayonnages de l’une de ces librairies, j’avais remarqué une série de petits livres, de même taille, en simili cuir rouge, bleu, vert, orangé, tous du même auteur : Rudolf Steiner. C’était la collection des éditions anthroposophiques romandes. Je savais en tout cas que Rudolf Steiner était un auteur prolifique, sans avoir encore ouvert aucun de ses livres.

Quant aux livres ésotériques, j’ai fait plusieurs fois une même expérience. Au moment de la lecture, soudain, un monde nouveau s’ouvrait. Un monde plein de promesse, lumineux et facile. Puis, quand je refermais le livre, je ne trouvais plus de lien entre ce que j’ai lu et ma réalité concrète, il me semblait que ce n’étaient que des illusions. J’ai aussi visité avec des amis un centre tibétain, pratiqué du yoga le temps d’un séminaire, etc., sans jamais avoir le désir d’aller plus loin. En fait, les questions liées à l’injustice économique et sociale, à la paix dans le monde et à l’écologie étaient plus au centre de mes préoccupations.

Un jour, entendant Georges Papadimitriou parler de R. Steiner, je lui ai demandé ce qu’il en pensait : « Très très difficile, très intéressant, mais presque inabordable ». J’avais aussi, dans le même contexte, entendu parler des écoles Steiner et de l’agriculture biodynamique. Puisque je recherchais des aliments biologiques et du pain complet au levain, je fréquentais dans mon quartier une petite boutique qui s’appelait « La fleur bleue ». On y vendait quelques produits provenant directement d’une ferme biodynamique proche de Bruxelles : du fromage sans étiquette, du pain frais, des pommes non calibrées. Sur les carottes, les poireaux et la salade, il y avait même de la terre… Je faisais connaissance avec le véritable « bio ». Car il y avait aussi dans mon quartier un autre « magasin diététique », qui vendait surtout une multitude de produits de beauté et d’additifs alimentaires. Cette boutique me laissait assez sceptique : en poussant la porte, j’avais le sentiment d’entrer dans l’antre de dames maniaques de leur bien-être personnel.

Dans un coin de « La fleur bleue », s’alignaient des livres de contes Gründ et des pastels de cire d’abeille Stockmar. Ce fut ma première perception de la pédagogie Waldorf-Steiner. Étant donc en réflexion quant à la suite de mes études, je me suis posée la question d’une formation dans cette pédagogie dont j’ignorais tout, si ce n’est sa nuance « écologique ». On me donna dans ce magasin l’adresse d’une petite école Steiner à Bruxelles. Je sonnai un jour, en fin de journée. On m’ouvrit, me disant que je pouvais attendre un moment, que quelqu’un allait répondre à mes questions. Je me souviens d’une ancienne maison bourgeoise un peu défraîchie, d’enfants déboulant à toute vitesse dans les escaliers poussiéreux, en bousculant tout sur leur passage. La personne qui m’accorda quelques minutes me dit qu’il fallait, pour devenir enseignant de cette pédagogie, partir soit en Allemagne, soit en Angleterre, mais que j’étais trop jeune encore. De toutes façons, l’impression générale, le contact froid avec cette personne, tout cela ne m’avait pas donné le désir d’aller plus loin. J’ai refermé la porte de l’école Steiner pendant plus de dix ans.

Premier voyage au Pérou

À la fin de cette année pleine d’activités diverses – car en plus de mes études et des activités au centre Gandhi, je faisait de la sculpture sur bois et du tissage – , je suis partie au Pérou pour la première fois. C’était en été 1981. Mon année d’études à Lumen Vitae (Bruxelles) m’avaient mise en contact avec des personnes du monde entier, en particulier de pays d’Afrique et d’Amérique latine. Chacun m’invitait dans son pays. Je choisis le Pérou qui, depuis l’enfance, était l’un des pays qui m’attirait. J’appris l’espagnol pendant mes trajets à pied, dans le tram et dans les files d’attentes… j’avais toujours ma méthode Assimil en mains. En été, je pris un job pendant le mois de juillet dans une colonie de vacance sur la côte belge, qui me permit de payer le vol. J’y appris à nettoyer des séries de WC, sans envier pour autant ces petits qui devaient vivre leurs vacances dans une masse bruyante d’enfants, avec des moniteurs autoritaires. Le mois suivant, j’étais au Pérou pour cinq semaines – qui, aujourd’hui encore, me paraissent une année. 

Il y eut tout d’abord la découverte brutale de Lima, ce désert en bord de l’Atlantique ; une ville de béton, de trottoirs défoncés, avec très peu de végétation et une circulation anarchique. Partout, même la nuit, des gens, des vendeurs ambulants qui tendent des cigarettes à la pièce ou des chewing-gums américains – les mêmes petites boîtes de carton jaune que j’avais connues dans mon enfance. Nous étions quatre jeunes belges à voyager ensemble, accueillis à Lima par une liménienne de notre âge. Cécilia nous emmena dès les premiers jours dans la voiture américaine de son père médecin. Elle voulait nous montrer ce qu’il y avait, à ses yeux, de mieux à Lima. Durant des kilomètres, nous avons longé des montagnes couvertes de bidonvilles secs et misérables pour atteindre son but : l’un de ces parcs gardés par des hommes armés, avec piscines, végétation luxuriante, cours de tennis … Un tel luxe, après avoir perçu toute cette misère, j’en étais littéralement écoeurée. Pendant plusieurs jours, je n’ai pu avaler que quelques fruits, en particulier les délicieuses mandarines et les petites bananes parfumés. 

Pour rejoindre notre ami Quino à Cuzco, il y eut ensuite les journées interminables de voyage en bus, puis en train. En franchissant de nuit les hauts cols des Andes (5000 mètres), couchée par terre dans le train avec le sac à dos comme oreiller, j’ai connu pour la première fois le mal des montagnes. Au petit matin, le train s’est arrêté à Juliaca, près de Puno. Tout était tellement différent du monde que je connaissais jusqu’alors ! J’avais le sentiment d’être enfin arrivée dans « le vrai » Pérou.  Ce que je voyais – les Indiens au teint cuivré, les femmes vêtues de jupes colorées -, tout cela correspondait à certaines des images que je me m’étais faite du pays. Mais il y avait, en plus, les odeurs inconnues, un froid piquant, l’agitation de la gare, les vendeurs ambulants et la crainte permanente des voleurs. Ensuite, nous avons pris le train mythique qui traverse l’Altiplano pour rejoindre Cuzco. Ce plateau qui s’étend à 3000, 4000 mètres d’altitude me semblait un désert à la fois inhospitalier et sublime. Pourtant, de ce désert, dès que le train s’arrêtait, surgissaient de nulle part des enfants, des femmes et des hommes qui proposaient aux voyageurs des boissons chaudes et de quoi manger. En contemplant ces étendues d’herbe sèche et ces personnes qui y vivaient, une question m’habitait : « Mais qu’est-ce qui donne à tous ces gens le courage de vivre, de se lever chaque jour ? Quel sens donnent-ils à leur vie ? ». Il faut dire que cette même question m’habitait en regardant autour de moi dans le métro, que ce soit à Bruxelles ou occasionnellement à Paris.

Les quelques semaines à Cuzco furent une plongée dans la réalité quotidienne du Pérou. Grâce à notre ami Quino, nous avions pu, en peu de temps, rencontrer beaucoup de jeunes de la région. La dernière semaine, je ne pouvais plus marcher dans les rues de Cuzco sans rencontrer l’une ou l’autre connaissance. Car selon mon habitude, j’entreprenais dès que possible de longues marches à pied, seule à travers la ville ou la campagne. Ceci, avec une bonne dose d’inconscience, je dois l’avouer. Mais il ne m’est jamais rien arrivé de fâcheux non plus. J’eus donc très vite l’impression d’être chez moi à Cuzco. Pour reposer mon système digestif des festins de viande grillée et des plats pimentés chez mes amis, j’y fréquentais volontiers le repaire des baba-cool chevelus et barbus, un restaurant végétarien où on pouvait boire de délicieux Lassis. Le voyage vers le Macchu Picchu fut magique : j’avais beau en avoir vu des photos, me trouver dans ce site vertigineux a été très impressionnant.

Études de sociologie

De retour en Belgique, j’entrepris une maîtrise en sociologie. Ma motivation pour entreprendre ces études venait de la question que je portais depuis l’adolescence. Après avoir pris la mesure de l’injustice qui régnait dans le monde, je me demandais : comment puis-je contribuer à une évolution positive de la société ? Pour cela, je voulais d’abord mieux comprendre comment fonctionne la société.

La plupart des cours de ma faculté (Sciences politiques, économiques et sociales) m’intéressaient, tant les questions de méthode que les contenus. Je me plongeai volontiers dans le positivisme d’Auguste Comte – suite logique des cours de physique et de mathématiques que j’avais suivis de manière intensive lors de mes années de lycée. Je me souviens en particulier d’un cours d’histoire économique : le professeur, malgré sa timidité, parvenait à brosser de manière passionnante les grands mouvements économiques qui ont préparé peu à peu la mondialisation, par l’exemple l’introduction de la pomme de terre en Europe. Je me régalais, dans les cours de sociologie, à exercer l’esprit critique qui remet tout en doute. À force d’étudier Marx et Freud – j’avais déjà eu des cours à leur propos lors de mes études secondaires -, je m’étais décidée à ne pas entretenir activement ma foi chrétienne. Je pris au sérieux leurs idées, en particulier celle que ma foi n’était peut-être que le résultat d’un « conditionnement ». J’appréciais aussi beaucoup la rigueur du Droit.

Je suivis aussi un cours de russe. J’avais envie de visiter la Russie, traverser le « rideau de fer » et pénétrer dans ce pays très mystérieux pour moi. Car chaque jour de mon enfance et de mon adolescence, pour aller à l’école, il m’avait fallu contourner, une fois par un côté, une fois par un autre, la propriété de l’Ambassade de Russie à Bruxelles. Celle-ci jouxtait le jardin de ma propre école. Au-dessus des murs, j’essayais chaque jour de déchiffrer ce qui s’y passait. Je savais qu’il s’y trouvait aussi une école, car je voyais parfois des parents conduisant de grandes limousines noires, qui déposaient leurs enfants. Notre professeur était une vraie Russe, elle nous racontait beaucoup de détails de la vie quotidienne à Moscou et nous faisait répéter les interminables déclinaisons que j’ai complètement oubliées. Mais j’adorais l’entendre parler le russe, cette langue claire comme le cristal.

Le seul cours avec lequel je n’ai pas pu me lier au cours de ces études de sociologie était celui d’économie : je ne parvenais pas à accepter le postulat, le point de départ selon lequel l’être humain cherche toujours à « maximiser son profit »… Bien sûr, je savais en regardant autour de moi que nous agissons le plus souvent en vue de notre profit, mais je ne pouvais me résoudre à réduire l’homme à ce seul trait, et de ce fait, je ne pouvais me lier ni aux raisonnements ni aux petits schémas – pourtant assez simples – qui en découlaient. 

Au cours de mes études, je remarquais que les personnes qui agissent en transformant positivement le monde puisaient le plus souvent leur courage pour l’action dans une vie spirituelle bien ancrée – de quelque religion que ce soit. Par ce constat, j’étais renvoyée à ma recherche intérieure. J’étais encore liée à des amis chrétiens de la mouvance œcuménique (Taizé), catholique ouverte, « sociale ». Mais il m’y manquait encore toujours ce « quelque chose »… Vers 24 ans, j’ai pu me formuler un aspect de cette recherche. Au cours de mon éducation et de ma formation, j’ai pu apprendre à connaître Jésus en tant que personnage historique, cet homme éminement libre, sans doute le plus libre de tous les êtres humains, qui a bousculé les règles de son époque jusqu’à en mourir, ce sage d’une simplicité sublime. Mais une question me restait : qui est le Christ ? Comment comprendre la dimension divine de Jésus ? Je ne trouvais pas le pont entre ma foi, qui – malgré que je m’étais autorisée à la « laisser tomber », restait bien ancrée en moi -, et une pensée rationnelle, scientifique, à laquelle je tenais tout autant.  Car la foi n’a jamais été pour moi l’adhésion aveugle à des dogmes, des idées que l’on ne comprend pas. Elle repose avant tout sur une expérience personnelle intérieure. Pour moi, le monde ne se limitait pas à ce qui peut être pesé et mesuré, à ce qui est matériel ; il comporte aussi une dimension invisible, sans doute plus essentielle encore que la dimension matérielle. Que dire de l’amour ? N’est-ce pas une réalité invisible, et en même temps, la force la plus active en l’être humain ? Pour moi, Dieu est l’amour. C’est dans cette part invisible de la réalité que je pressentais la dimension éternelle du monde.

Comment donc comprendre, intégrer dans une pensée rationnelle la dimension invisible de la réalité ? Embrasser à la fois la dimension matérielle et la dimension spirituelle – sans perdre la raison ? Autrement dit, je ne pouvais me résoudre à accepter le fossé établi entre science et religion. Ce n’était pas pour moi une question philosophique gratuite, mais une question existentielle – ce que devrait être toute philosophie. Car je ne pouvais vivre, trouver un sens à mon existence, sans la possibilité d’avancer vers une compréhension cohérente de la nature, de l’homme et du monde, qui puisse intégrer ces deux parts dont je faisais directement l’expérience.

 Mes études se sont achevées par la rédaction d’un mémoire sur la Cosmologie des Indiens du Sud du Pérou. Par mes contacts personnels dans ce pays, avec quelques étudiants et un professeur de ma faculté de sociologie, nous avions fondé au cours de mes études un « Comité de défense des droits de l’homme au Pérou ». C’était l’époque où Sentier lumineux, la guerrilla maoïste très violente, tentait de gagner du terrain dans les montagnes. Les paysans, terrorisés, se faisaient massacrer tant par la guérilla que par l’armée, sous prétexte de complicité. Les personnes qui, sur place, dénonçaient ces violences de part et d’autre étaient également menacées. Ce sont de telles personnes qui nous envoyaient chaque semaine des coupures de presse de journaux du Pérou, que nous traduisions pour les diffuser au moyen d’un petit journal envoyé aux adhérents de notre association. C’est dans le cadre de ce travail que j’ai fait mon second voyage au Pérou. Cette fois, nous sommes allés à quelques-uns rencontrer des personnes actives dans la défense des droits de l’hommes, pénétrant dans des régions à risque.  En même temps, j’interrogeais des personnes en vue de mon mémoire de sociologie. En revenant de ce deuxième voyage au Pérou – j’entamais alors ma dernière année d’études de sociologie -, je me liai à mon mari, mathématicien, lui aussi préoccupé par les questions de justice sociale et lié à l’Amérique latine. 

Avec les données récoltées lors de mon voyage, je commençais à rédiger mon mémoire de Master. J’avais choisi comme directeur de mémoire le professeur avec lequel nous avions fondé le Comité de défense des droits de l’homme au Pérou, François Houtard. Dès le début de notre collaboration, j’ai pu un remarquer plus concrètement ce que signifie une « lecture marxiste ». Car ce professeur de sociologie était un prêtre dominicain et résolument marxiste – en Belgique, à l’époque, un certain nombre de prêtres catholiques étaient engagés socialement. Je voulais baser mon mémoire sur une analyse de textes retranscris immédiatement de la tradition orale d’Indiens de Sicuani, un village proche de Cuzco dans lequel j’avais séjourné quelques jours. Ces textes, sortes de mythes actualisés, permettaient d’entrer dans la vision du monde des Indiens. Mon directeur de mémoire me donna une grille de lecture qui m’aurait obligée de réduire toute cette richesse en quelques concepts réducteurs : « dominés-dominants ; « mécanismes d’injustice », etc. Bien que moi-même orientée sur les questions de justice, cette lecture me semblait complètement biaisée. Au lieu de laisser parler les textes, écouter sans prévention les personnes concernées, il aurait juste fallu interpréter leur discours sous l’angle de quelques concepts préétablis. Malgré ma sympathie pour ce professeur, je ne pouvais accepter un tel réductionnisme. C’est ainsi que je me suis tournée vers un professeur d’anthropologie, avec lequel la collaboration a été très positive. L’approche anthropologique, plus précisément l’analyse structurale était de fait bien plus adaptée à un tel thème.

En juin 1986, j’avais fini mes études, y compris une agrégation qui me permettait d’enseigner en collège, lycée et dans l’enseignement supérieur – ce que j’ai fait à temps partiel avant même de terminer mes études.

Travail social au Pérou

En automne, mon mari et moi décidions d’aller vivre au Pérou, dans la région de Puno. L’idée était d’y rester trois ans, voire six. Nous voulions rejoindre une équipe qui travaillait avec des paysans indiens, dans le cadre du mouvement de la « Théologie de la libération ». Le but de ce travail était assez ouvert, il s’agissait principalement d’aider les paysans à défendre leurs droits. 

Peu après notre décision de partir, notre fils s’est annoncé. C’est donc un an plus tard que nous avons pris avec lui l’avion pour le Pérou. Il avait trois mois… Sur place, il était constamment avec nous. Il passait volontiers de bras en bras, éveillant beaucoup de sympathie. Nous avons peu à peu pris pied à Puno, avec le but de travailler sur l’île d’Amantani. Proche des Indiens, j’apprenais à connaître plus concrètement leurs pratiques, tout ce qui découlait de leur cosmologie, que j’avais approchée lors de mes études. C’était passionnant. Sachant que leur sagesse était en train de disparaître, j’avais à cœur de valoriser ce qui faisait leur culture, y compris leur artisanat.

Notre première action a été d’informer les habitants de l’île d’Amantani à propos de contrats de travail qui leur étaient proposés. Vivant sur une île, leur problème principal était le manque de terres cultivables. Les hommes devaient donc partir pour essayer de trouver d’autres sources de revenus. Au moment où nous sommes arrivés, des « ingenieros » parcouraient les Andes pour tenter d’y embaucher des paysans pour un travail de recherche d’or dans des rivières d’Amazonie. Ils faisaient miroiter un bon salaire… alors que la réalité de ces travailleurs évidemment était tout autre. Leur contrat comprenait un aller simple par avion vers ces camps de travail en région tropicale. Sur place, ils vivaient dans des conditions d’extrême dénuement, auxquelles s’ajoutaient les maladies dues à un climat auquel ces hommes montagnards n’étaient pas habitués. Ils tombaient très facilement malades, s’endettaient avec les frais de médicaments, et ne pouvaient pas revenir chez eux. Nous avions donc commencé par décrire cette situation concrète, pour qu’ils puissent décider en connaissance de cause. Ensuite, nous avons participé à élaborer un projet – sur des bases légales, juridiques – d’appropriation de terres situées sur les côtes du Lac Titicaca, vers lesquelles ils pouvaient se rendre en bateau, à partir de l’île.

Sur l’île d’Amantani, je goûtais le silence unique et la lumière pure des hautes altitudes, la vue du lac Titicaca immense et limpide, bordé par la chaîne toujours enneigée de l’Inti Illimani. De temps en temps, émergeait en moi une question, qui était en même temps un pressentiment : il doit quand même aussi exister une sagesse comparable à celle des Indiens, mais occidentale, européenne – et actuelle … ?  

Au bout d’un an, alors que le travail commençait vraiment, j’ai été enceinte de notre fille. Nous étions à 4000 mètres d’altitude et je me sentais soudain très mal. Un médecin nous dit que du fait de l’altitude, il y avait de sérieux risques cardiaques et respiratoires, tant pour l’enfant que pour moi. Il nous fallait choisir entre notre engagement social et la famille. Estimant que la santé de nos enfants était notre première responsabilité, nous avons décidé de revenir en Belgique – car descendre simplement à Lima n’avais pas beaucoup de sens, cela nous obligeait de toutes façons à interrompre notre projet. 

De retour en Belgique, j’allais effectivement beaucoup mieux physiquement. Mais nous étions désorientés, avec un sentiment amer de « retour à la case départ ». Nous nous sentions tellement à notre place dans cette vie au Pérou ! D’autre part, comment nous plaindre, après ce que nous avions perçu des conditions de vie des Indiens et face à la joie de la naissance d’un deuxième enfant ? Heureusement, mon mari avait retrouvé la place qu’il avait quittée pour partir, à l’Université de Louvain-la-neuve. Notre fille est née, et nous avons acheté une maison à Court-Saint-Étienne, près de Louvain-la-Neuve. Nous n’aurions pas pu retourner au Pérou, nous n’aurions plus été soutenus par nos associations. Car entretemps, la violence avait encore augmenté dans les campagnes. En particulier, deux travailleurs sociaux européens – qui vivaient dans une situation proche de la nôtre – avait été assassinés.

Un « médecin anthroposophe »

Une fois installés à Court-Saint-Étienne, nous avons cherché un médecin pour la famille, si possible homéopathe. Des amis nous donnèrent l’adresse d’un médecin anthroposophe en disant : « C’est la même chose que l’homéopathie, mais en mieux ». En plus de ce que j’avais appris à propos de l’anthroposophie lors de mon année au Centre Gandhi, nous avions entendu parler entretemps, en bien, de l’agriculture biodynamique et de la médecine anthroposophique. Un médecin homéopathe avait notamment dit qu’il estimait cette médecine plus efficace que l’homéopathie, mais trop exigeante pour lui. 

Nous n’avons donc pas hésité, d’autant plus que ce médecin exerçait près de chez nous. Et en effet, nous avons pu directement constater l’efficacité de certains remèdes anthroposophiques sur notre fils et moi-même. Le Dr Karier était un médecin de village comme on l’imagine : grande maison fleurie, salle d’attente remplie par des gens du coin et quelques autres qui, comme nous, venaient de plus loin pour l’aspect de médecine naturelle. 

Qui est ce Steiner ?

Constatant l’efficacité de cette médecine, j’ai enfin voulu en savoir plus sur l’anthroposophie. Je suis retournée dans l’une des librairies ésotériques de Bruxelles. Là, dans le rayonnage consacré à Rudolf Steiner, j’ai choisi le petit livre « Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ou l’Initiation ». Installée dans un fauteuil relax sous les grands hêtres, dans le jardin de mes parents par un doux soleil d’automne, j’ai lu le livre d’une traite – sachant qu’il me faudrait bien entendu relire un tel livre plus d’une fois. Enfin, pour la première fois, en lisant un livre classé comme « ésotérique », je trouvais un lien réel entre ma vie et ce qui y était écrit. Rien de facile, aucune promesse miroitante, juste des conseils et des descriptions qui me semblaient relever du bon sens et d’une moralité profonde. Je réalisai alors que j’avais déjà lu un livre de Steiner, donné par ma sœur, « Théosophie du Rose-croix ». Mais il ne m’avait pas semblé très différent des autres livres ésotériques. Avec celui-ci, une porte s’ouvrait… peut-être ce que je cherchais depuis si longtemps, la possibilité de réconcilier la raison et l’expérience intérieure ? Avant d’en juger, il me fallait d’abord en apprendre plus.

Je me mis à lire d’autres livres de Steiner, notamment son autobiographie. Car il m’intriguait : qui était-il, pour pouvoir dire autant de choses ? D’où tirait-t-il autant de connaissances ? Incontestablement, il devait être l’un de ces génies universels tels que Léonard de Vinci ou Goethe… D’un côté, j’étais abasourdie, parfois jusqu’à écœurement, par l’étendue de ses connaissances. De l’autre côté, certaines de ses idées me semblaient évidentes. Un peu comme si elles se trouvaient déjà au fond de moi, sans que j’aie été cependant capable de les formuler moi-même. D’autres concepts me paraissaient malgré tout étranges, mais j’avais aussi bien lu ce que Steiner a répété fréquemment : « Surtout, je croyez pas ce que je dis. Mettez-le à l’épreuve de votre expérience et de votre bon sens ». Ce conseil me convenait parfaitement, c’est l’essence de toute recherche honnête : laisser vivre les questions comme des hypothèses, sans vouloir aussitôt juger et conclure.

Coup de foudre pour l’école Waldorf-Steiner

Voici qu’un jour, notre médecin nous annonce qu’il va déménager au Luxembourg, pour que ses enfants aillent dans une école Steiner. Nous étions très surpris : ce médecin est apprécié, il a une clientèle nombreuse dans la région, et il déménage à cause de l’école de ses enfants ? Mon mari et moi étions déjà intéressés par les pédagogies nouvelles, ayant fait certaines expériences dans ce domaine au cours de nos études : O’Neill, Freinet, pédagogie du projet, etc. Mais déménager et quitter ses patients pour cette raison… ? 

Avec cette question, nous nous sommes inscrits à une journée de travail sur la pédagogie, organisée par l’école Steiner de Leuven. Le coordinateur de la Section pédagogique anthroposophique, Heinz Zimmermann, avait été invité pour y animer une journée de travail avec des parents et des professeurs. Sa conférence du matin était claire et intéressante. Mais ce qui nous a sidérés ce jour-là, c’était l’atmosphère qui se dégageait du local du Jardin d’enfants dans lequel avait lieu notre groupe d’échange. Jamais nous n’aurions imaginé qu’un local de maternelle puisse être si beau ! À la fois simple et chaleureux, avec des jouets en bois, des poupées en tissu, des voiles de couleur rosée qui formaient des petites maisons ; tellement de douceur lumineuse, dont nous ressentions qu’elle correspond aux besoins de jeunes enfants. Dans cette école régnait une atmosphère riche, pleine de vie et de goût. Notre fils commençait alors à fréquenter la classe maternelle de notre village. Nous appréciions beaucoup sa maîtresse. Mais ce que nous commencions à découvrir dans cette école ne souffrait aucune comparaison. Nous avons eu littéralement le coup de foudre, confirmé par tout ce que nous avons appris par la suite à propos de cette pédagogie. Nous voulions une telle école pour nos enfants… pas seulement pour eux, mais aussi pour d’autres, en tant qu’enseignants.

Soupçon de germanisme et de nazisme

De fil en aiguille, par des rencontres et des séminaires en Belgique et en France, nous avons multiplié les contacts avec le milieu anthroposophique. Par moments, j’avais un certain soupçon latent. J’ai grandi dans une famille qui, comme beaucoup en Belgique, avait été durement touchée par les deux guerres contre l’Allemagne. De ce fait, il régnait dans mon enfance un certain ostracisme vis-à-vis des Allemands, « les boches », caricaturés dans tellement de films de guerre français ou américains. On pense en particulier à ces soldats nazis qui aboient brutalement des ordres aux détenus et les abattent sans aucune humanité. Or l’anthroposophie vient d’Allemagne, de la culture germanique… Rudolf Steiner, comme Adolf Hitler était d’origine autrichienne et il a oeuvré principalement en Allemagne. Rien que ces deux prénoms éveillent inconsciemment un lien : A-dolf – Ru-dolf. Et je savais que le Nazisme puisait ses fondements idéologiques notamment dans certaines images de la mythologie germanique, laquelle est parfois évoquée par Rudolf Steiner. 

Assez vite, je posai la question à l’un des membres flamands du comité de la Société anthroposophique en Belgique. Sachant que les premiers anthroposophes en Belgique étaient surtout flamands, je lui demandai s’il y avait, au début du mouvement, des liens entre les anthroposophes et le Nazisme ou l’extrême-droite. « Absolument pas, me dit-il, au contraire : les premiers anthroposophes étaient des jeunes artistes un peu bohêmes, appartenant surtout à des familles bourgeoises. La plus connue était l’écrivain Marie Gevers. »

 

Malgré cette réponse, je portais encore cette suspicion lors de notre premier contact à Stuttgart – je l’ai remarqué seulement lorsqu’elle a définitivement disparu. C’était deux ou trois ans après avoir commencé à découvrir l’anthroposophie, lorsque nous nous posions la question, mon mari et moi, d’entreprendre une formation à Stuttgart. L’amie d’une connaissance avait accepté de nous aider comme interprète pour un entretien avec le directeur d’un séminaire de formation. Marianne Rutz, alors retraitée, avait enseigné le français, l’italien et l’anglais dans la première école R. Steiner de Stuttgart. Elle habitait à deux pas de cette école, dans la maison d’Émil Molt, le directeur de l’usine Waldorf-Astoria par lequel cette première école Wadorf avait vu le jour. Marianne Rutz nous reçut très chaleureusement pour un « Abendbrot ». Autour d’un œuf à la coque et de bretzeln, elle nous raconta notamment à quel point la guerre avait été éprouvante pour eux. Son père, l’un des premiers professeurs de la toute nouvelle école Waldorf avait risqué sa vie en aidant des enfants juifs à se cacher et à fuir.

Le souvenir du moment où les nazis étaient venus ordonner la fermeture immédiate de l’école Steiner restait gravé dans sa mémoire. Marianne Rutz avait alors 16 ans. C’était en début d’année scolaire et elle jouait du violon dans l’orchestre de l’école quand des nazis firent irruption dans la salle de fête. Elle nous raconta qu’un grand nombre d’anthroposophes et d’initiatives anthroposophiques allemands souffrirent du National-socialisme. Cette fois, j’étais complètement et définitivement rassurée. Ce qu’elle me disait allait dans le même sens que mes perceptions personnelles, tant sur le plan des idées que des réalisations concrètes : dans son essence, l’anthroposophie est à l’opposé du National-socialisme.

« Sectes », d’où vient l’exclusion ?

Dès que j’ai commencé à m’intéresser à l’anthroposophie, tout naturellement, la question de savoir s’il s’agissait d’une « secte » s’est imposée à moi. Achevant tout juste mes études de sociologie, j’étais spontanément très attentive à tout ce qui ressemble à des jeux de pouvoirs et à l’imposition d’idées, même subtilement. Tout en partageant mes découvertes tout naturellement avec mes amis et ma famille, je gardais cette question en arrière-plan. 

L’une des grandes caractéristiques d’une secte, c’est que ses membres se replient sur eux-mêmes, qu’ils s’excluent de la société. Pour ma part, à partir du moment où j’ai commencé à m’intéresser à l’anthroposophie, j’ai surtout constaté le mouvement inverse : certaines personnes m’ont exclues. Cette attitude s’est manifestée, en particulier chez quelques personnes particulièrement catholiques, par un changement d’attitude, un silence sur certains sujets. Je sentais dans leur attitude que j’étais « perdue » à leurs yeux. Bon, bien entendu, de ce point de vue se pose la question de savoir si l’Eglise catholique n’est pas une secte. Je laisse la question ouverte. Dans ce genre d’attitude de laquelle transparents les préjugés et le mépris, un bon exemple a été une conversation téléphonique avec un ami prêtre (bien plus âgé que moi). Échangeant les nouvelles, je lui racontais notamment que j’avais découvert de nouvelles idées qui m’intéressaient beaucoup. Dès qu’il eut entendu le mot « anthroposophie », son ton changea et il me demanda avec condescendance : « Ah… et tu te sens bien dans ce groupe, il y a une chaleur qui te manquait auparavant ? » La question était visiblement posée à partir d’une autre caractéristique de « la secte » : recherche d’un vécu fusionnel, d’une chaleur affective, dont on aurait manqué. Or je ne lui parlais pas du tout de l’appartenance à un groupe quelconque, mais de mon intérêt pour des idées qui me semblaient nouvelles et stimulantes… J’ai terminé la conversation poliment, puis j’ai compris : quand une personne est convaincue que vous faites partie d’une « secte », il n’est plus possible de dire quoi que ce soit,  les préjugéS bloquent toute possiblité de dialogue. Avec ce type d’amis catholiques, j’ai remarqué que, non seulement ils ne se donnaient même pas la peine de poser les questions les plus élémentaires pour s’informer à propos d’idées ou d’un mouvement qu’ils ne connaissaient absolument pas, mais qu’en plus, ils agissaient comme si tout cela n’avait aucune existence. On continuait éventuellement à parler du temps qu’il fait, de questions extérieures, mais surtout pas de questions de fond. L’évidence qui transpirait de leur attitude : cela ne sert même plus à rien d’en parler avec toi, puisque tu es « endoctrinée » et que tu es « perdue », tu t’es écartée de la « bonne voie ». Je dois dire que j’aime autant les confrontations franches ; le pire, c’est cette condescendance méprisante et silencieuse. Car le silence n’est pas toujours d’or, il peut être de plomb.

Dans ces mêmes années, un autre prêtre belge avait écrit une brochure pour prévenir ses ouailles des dangers des sectes. Il donnait une série de caractéristiques qui permettait de les reconnaître. La dernière : « celui qui fait partie d’une secte va essayer de vous convaincre qu’elle n’en est pas une ». Le serpent se mord la queue… il y a donc impossibilité de tout dialogue, on se retrouve enfermé dans une prison idéologique créée par les préjugés, mais qui vient de l’extérieur.

Alors, d’où vient l’exclusion ? Dans mon expérience en tout cas, avant tout de ceux qui, avant même de poser les questions d’information les plus élémentaires, ont jugé : « tu fais partie d’une secte ». C’étaient des catholiques, mais depuis j’ai remarqué le même genre d’attitude intolérante et remplies de préjugés chez des personnes qui se disent « laïques » – alors qu’en principe le vrai laïcisme devrait être synonyme de la plus grande ouverture possible.

Malgré ces difficultés, j’ai continué à chercher le dialogue avec des amis plus âgés, d’anciens enseignants, pour leur parler de ce que je découvrais et pour entendre leur avis. Certains ont écouté avec ouverture et intérêt. Mais j’ai vite remarqué qu’en fait, ils ne pouvaient rien en dire, puisqu’ils ne connaissaient absolument pas l’anthroposophie. Chez d’autres encore, des associations se faisaient immédiatement : « Ah oui, la réincarnation, donc tu penses que… » et ils reprenaient la vision de la réincarnation suivant l’hindouisme ou le bouddhisme, qui sont bien différentes. Sans non plus imaginer, en plus, que le fait de s’ouvrir à une pensée ne signifie pas pour autant qu’on s’y identifie ou qu’on ne se sente obligé d’y « croire ». Car c’est là une difficulté que j’ai rencontrée, et que je rencontre encore régulièrement : l’incapacité pour certaines personnes de comprendre que l’on puisse se lier à des pensées, des concepts, sans pour autant s’y identifier, y « croire ». Or c’est justement de cela qu’il s’agit avec la démarche anthroposophique : rester constamment en mouvement, en recherche. Élargir sans cesse le champ des hypothèses et des concepts pour appréhender la réalité, sans chercher à répondre aussitôt aux questions, mais en osant les laisser ouvertes. Une autre conversation me reste en mémoire, une personne qui me disait : L’idée de réincarnation ne me plaît pas – donc je ne peux m’y lier. Étrange démarche de connaissance, encore une fois ! Qu’un concept soit vrai ou pas, voilà l’enjeu, et non pas ce qui me « plaît » !

Heureusement, le phénomène de méfiance épidermique, parfois, de rejet, que j’évoque plus haut n’a pas concerné beaucoup de mes amis ;  avec la plupart, la relation s’est poursuivie tout naturellement. Et je dois tirer mon chapeau à mes parents, issus pourtant tous les deux d’un milieu catholique bourgeois. Enfant, je me souviens d’eux comme reflétant les traditions et les valeurs parfois un peu raides de ce milieu. Puis peu à peu – était-ce l’influence de leurs nombreux enfants ? Leur propre remise en question de ce milieu élitiste ? Toujours est-il qu’après une première réaction de méfiance, ils ont tout simplement continué à être mes parents et à se réjouir à toutes les occasions de voir leurs petits-enfants grandir. Ils sont venus à des fêtes de l’école Steiner, et ils ont eux-même retrouvé, dans cette pédagogie, des idées qui leur étaient non seulement familières, mais chères : éducation artistique et manuelle, autant qu’intellectuelle, valeurs humanistes de respect et d’ouverture à la transcendance, etc. Ils ont tout simplement observé comment nous vivions concrètement et ils ont été bien vite rassurés. Finalement, après la mort de ma mère, j’ai appris qu’elle défendait notre « petite école » avec enthousiasme auprès de ses sœurs… ! J’ai pu trouver en eux, malgré leur lien profond à leurs traditions, une ouverture rare.

La question reste à explorer par rapport à l’intérieur du mouvement anthroposophique : est-ce que j’y trouvé des tendances à l’enfermement – au sectarisme, au sens problématique du mot ? Le premier constat que j’ai pu faire, et qui reste plus que jamais valable après ma trentaine d’année d’expérience, c’est que ce milieu est impossible à cerner clairement. Il n’y a pas un « extérieur » et un « intérieur » bien clair. Certes, il y a bien une organisation officielle, la Société anthroposophique. J’en suis devenue membre deux ou trois ans après avoir commencé à lire R. Steiner et à fréquenter l’un ou l’autre groupe d’étude. La seule condition est de trouver justifié qu’une recherche se poursuive dans le domaine de la Science de l’Esprit – l’anthroposophie. Chacun peut en devenir membre à cette condition, quelle que soit sa religion ou son orientation philosophique. En devenant membre, on s’engage aussi à soutenir le mouvement par une cotisation, comme n’importe quelle autre association. Mais le mouvement anthroposophique est bien plus large que la Société anthroposophique, si large qu’il est impossible à cerner.

Assez rapidement, j’ai rencontré beaucoup de personnes évoluant dans ce milieu (en Belgique, en France, en Allemagne et actuellement en Suisse), et j’ai de suite remarqué qu’il y a avait pas mal de courants et de dissensions, de différentes manières de comprendre R. Steiner. Certains lecteurs assidus de R. Steiner refusent de devenir membres de la Société anthroposophique, car ils trouvent qu’elle ne remplit pas correctement sa mission. D’autres prétendent qu’en fait, il est bien regrettable que les livres contenant les conférences de R. Steiner (plus de 300 recueils) aient été publiés, qu’il faudrait seulement se baser sur ses écrits (une douzaine de livres, plus des articles). Un grand nombre de personnes lisent R. Steiner seuls, et/ou se lancent dans un domaine d’application, par exemple la biodynamie, sans du tout se définir comme anthroposophes. Il y a ceux qui trouvent que l’on dire qu’une initiative (école, ferme, banque) est basée sur l’anthroposophie ; d’autres qui trouvent qu’il faut s’inspirer de l’esprit, sans forcément nommer Steiner.

Il existe aussi des groupements de personnes autour de personnalités d’un certain charisme (parfois douteux), qui se disent des continuateurs de R. Steiner. Par exemple, Paul Emberson qui est à l’origine d’Anthrotec. Pour ma part, je me sens en désaccord sur plusieurs points importants par rapport à ce courant. Mais chacun a le droit d’interpréter R. Steiner comme il le veut, il n’existe aucune « censure »… de qui pourrait-elle venir ? Il est évident aussi qu’il y a des personnes qui s’engagent de manière un peu obsessionnelle dans le milieu anthroposophique en s’y immergeant totalement, en oubliant le reste du monde, mais cela tient à leur manière d’aborder la vie, en particulier les relations sociales (ex: Grégoire Perra avant son revirement). Il y a aussi des groupuscules et des personnes isolées qui s’affichent comme anthroposophes et qui n’ont pas tout leur bon sens, je dirais même, qui « déraillent ». Là aussi, cela ne tient qu’à elles, pas à l’anthroposophie, une démarche qui exige la plus grande rigueur intellectuelle. Bref, si un sociologue voulait entreprendre une étude sérieuse sur « les anthroposophes » en général, je lui souhaiterais bonne chance… !