Lettre ouverte à Paul Aries

aries

Stuttgart, le 5 septembre 2001

Monsieur,

Venant de terminer la lecture de votre ouvrage sur l’anthroposophie, je souhaite entrer en dialogue avec vous.

Peut-être est-il bon que je me situe tout d’abord. Belge, de milieu catholique, je me suis à l’adolescence identifiée profondément avec ce que je qualifierais comme les tendances progressistes chrétiennes de gauche. Après une licence en sociologie à Louvain-la-Neuve, je suis partie avec mon mari travailler au Pérou, dans le mouvement de la théologie de la libération. De retour en Belgique, toujours en recherche d’une cohérence de vie sur les plans social, écologique et spirituel, nous avons fait la connaissance de l’anthroposophie et du mouvement qui s’y rattache. Enthousiasmés par ce que nous découvrions, nous avons participé comme parents à la fondation d’une école Waldorf en Belgique francophone, dans laquelle j’ai travaillé cinq ans comme enseignante. Nous vivons actuellement à Stuttgart où je poursuis une formation de prêtre de la communauté des chrétiens.

Je voudrais tout d’abord saluer la publication d’un tel ouvrage en langue française, dans une édition autre que celles appartenant au mouvement proprement dit, ainsi que votre effort pour entrer dans un domaine aussi complexe que celui de l’anthroposophie et du mouvement qui s’y rattache. Il me semble urgent d’ouvrir le débat sur ce courant de pensée en pays francophones, et votre livre va en ce sens.

Par contre, je ne peux pas approuver votre interprétation de la la pensée anthroposophique. À vrai dire, j’ai eu l’impression de lire un livre sur un courant théosophique, auquel je ne pourrais aucunement, moi non plus, me lier. Si certaines phrases de Rudolf Steiner, retirées de leur contexte, en particulier celles qui concernent les races et certains aspects de l’évolution future, me sont à moi aussi problématiques, je suis en désaccord avec vous sur plusieurs points importants.

Tout d’abord, je n’ai jamais compris que l’anthroposophie prône, idée que vous reprenez sans cesse, et sur laquelle vous fondez notamment votre critique de la pédagogie, une « soumission de l’homme aux lois cosmiques ». Selon vous, dans cette perspective, l’homme est inscrit dans un système hiérarchique dans lequel la liberté n’a pas sa place. L’anthroposophie prônerait une société calquée sur ce modèle hiérarchique céleste, ceci étant renforcé par le fait qu’une époque serait le reflet d’une époque antérieure, que donc, la septième époque répétera celle de l’ancienne Inde, et que les castes réapparaîtront purement et simplement. Toujours au sujet de l’évolution, vous soutenez également que l’anthroposophie refuse le progrès et la société moderne, nostalgique d’un âge d’or révolu.

Tout d’abord, il me semble y avoir une distinction à faire entre « se soumettre » aux lois cosmiques, et rechercher à vivre « en accord » avec elles. Sur ce point, les catastrophes écologiques et sociales actuelles démontrent qu’il est urgent d’aller dans le sens d’une recherche d’accord, qui oserait encore le nier ? En fait de soumission, je suis très étonnée de ce que vous n’ayez pas approfondi le livre que Steiner lui-même considérait comme étant son ouvrage central, la « Philosophie de la liberté ». Sans cet éclairage, on pourrait comprendre votre lecture de l’anthroposophie, car bien des éléments épars pourraient donner l’impression de la confirmer. Mais dans la vision anthroposophique éclairée par la philosophie de la liberté, si l’homme est devenu ce qu’il est, grâce à des êtres spirituels qui sont nettement plus évolués que lui, il est appelé à poursuivre l’évolution à partir de ses impulsions propres, en vertu du principe de liberté. L’avenir du monde n’est pas inscrit d’avance. Steiner en décrit certaines tendances possibles, très vagues, mais il dit aussi que pour l’essentiel, c’est l’être humain qui le déterminera par ses choix. Il n’est donc pas question de se soumettre à un ordre éternel, pas plus que de regretter un  âge d’or  révolu. Si autrefois, les hommes vivaient en une certaine harmonie avec « les dieux », c’est justement parce qu’ils n’avaient pas encore accès à la liberté : ils étaient en quelque sorte forcés d’agir avec sagesse, par instinct. Certains anthroposophes tiennent parfois un discours nostalgique ou de rejet de la modernité, mais ce n’est pas du tout l’attitude qui ressort de l’ensemble du mouvement anthroposophique ou de l’œuvre de Steiner. Il souligne les dérapages possibles d’une société qui ne considèrerait que le point de vue matérialiste, tout en rappelant que le matérialisme est nécessaire pour que se développe, justement, la liberté. L’avenir se construit à partir d’une recherche dynamique, une recherche d’équilibre entre des forces contraires, exprimées dans le langage anthroposophique par Lucifer – l’attirance vers une spiritualisée désincarnée -, et Ahriman – le matérialisme dans son aspect unilatéral.

D’autre part, je ne vois vraiment pas non plus en quoi l’anthroposophie prônerait une société inégalitaire. Quand il parle des « hiérarchies spirituelles », Steiner reprend une terminologie chrétienne traditionnelle, et n’ai jamais lu dans ses ouvrages qu’il ne fasse découler de ces hiérarchies célestes une quelconque hiérarchie sur le plan terrestre, dans la société humaine. Les grandes lignes qu’il esquisse pour l’avenir sont, encore une fois, beaucoup trop vagues, mais aussi beaucoup trop lointaines -cette septième époque que vous mentionnez comme étant celle du « retour des castes » devrait commencer dans plus de cinq mille ans !- que pour le suspecter d’un projet précis de société pour l’avenir de l’humanité. L’homme a la mission particulière, et ceci le distingue justement des autres êtres spirituels, d’introduire dans le cosmos la liberté et l’amour, l’un n’allant pas sans l’autre. L’avenir sera avant tout ce que nous en ferons, et de plus, cette septième époque serait précédée d’une sixième, où les êtres humains auraient la possibilité de développer la fraternité, l’amour, à un point encore insoupçonnable aujourd’hui… On peut espérer et supposer que la suite ne sera pas une simple répétition de l’ancienne Inde des castes ! En attendant, ce que j’observe aujourd’hui, c’est que dans aucun autre mouvement je n’ai pu vivre la recherche d’une réelle cogestion, comme celle qui se pratique par exemple dans les écoles Waldorf : la direction y est collégiale, et chaque décision importante se prend à l’unanimité.

Un autre volet de l’anthroposophie manque cruellement, selon moi, dans votre ouvrage, celui de la théorie de la connaissance goethéenne. En très bref, il s’agit d’une méthode d’approche du monde basée sur une ouverture sans prévention aux phénomènes, quels qu’ils soient, en cherchant à y déceler leur essence. Une telle attitude devrait induire une connaissance du monde qui est à l’opposé de tout dogmatisme et de spéculations se basant sur des postulats. Car dans son essence, l’anthroposophie n’est pas un vaste système conceptuel à prendre ou à laisser, c’est avant tout une démarche, une recherche de connaissance de l’homme et du monde, qui tient compte aussi de leur dimension spirituelle.

Si on devait lui retirer les deux aspects fondamentaux de la  « Philosophie de la liberté » et de la théorie de la connaissance qui lui est liée, l’anthroposophie pourrait bien, en effet, être comprise dans le sens de ce qui ressort de votre ouvrage : une théosophie poussiéreuse, peu convaincante, un système dogmatique duquel ceux qui en ont besoin peuvent retirer une foule de principes et de préceptes … Mais ce n’est pas là l’anthroposophie que j’approfondis depuis plus de dix ans, celle à laquelle je me suis liée, et je sais que bien d’autres iront dans le même sens que moi. Mais pourront-ils s’exprimer de manière à être vraiment entendus ?

C’est donc avec un sentiment de tristesse que j’ai refermé votre livre. Il me semble tout à fait sain, je le répète, que des critiques s’élèvent, que le débat s’ouvre par rapport à l’anthroposophie. Mais l’expérience de ces dernières années me montre, et votre ouvrage en est un exemple, que ses opposants ne se donnent ni le temps ni les moyens de vraiment l’approfondir. De plus, je crains  que le débat ne soit pas vraiment ouvert. Dans le climat actuel de psychose par rapport aux « sectes » en France et en Belgique francophone, la parole est en effet largement donnée aux opposants de l’anthroposophie. Les anthroposophes eux-mêmes doivent se défendre à coup de procès, de brèves citations dans des articles de journaux. Votre ouvrage laisse croire, cela me semble être l’essentiel de votre message, que ceux qui sont à la recherche de visions alternatives devraient refuser l’éclairage de l’anthroposophie pour la construction d’un monde plus juste. L’anthroposophie est pourtant, comme beaucoup l’ont déjà compris un peu partout dans le monde, une impulsion qui peut féconder les recherches sociales et écologiques d’avenir, surtout si elle est intégrée dans une constellation de tendances diverses, apportant chacune leur couleur.

Si vous le désirez, je suis tout à fait disposée à poursuivre un dialogue avec vous,

Françoise Bihin

Lettre restée sans réponse jusqu’à ce jour (juin 2018).

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