Les cadeaux de Noël

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À Noël comme à la Saint Nicolas, des cadeaux sont apportés dans la nuit. Quel peut être le sens de cette tradition, encore tenace, au moment de la grande « nuit de l’année » ?

Chagall

Les cadeaux venus dans la nuit

Comment se fait-il que dormir donne des forces ? Au long de la journée, alors que le soleil accomplit sa course dans le ciel, l’homme travaille, la conscience en éveil. Le soir, le soleil s’incline à nouveau vers la terre, la fatigue rend les membres lourds et l’esprit se fait plus lent. L’envie vient de se coucher et de s’abandonner au sommeil. Le lendemain au réveil, les forces sont là pour se tenir debout sans effort, reprendre ses activités et travailler. Les sentiments sont apaisés et la pensée est plus active. Parfois même, nous nous réveillons avec une idée qui résout un problème qui, la veille encore, paraissait insoluble. D’où viennent ces nouvelles forces ? Car des forces viennent toujours de quelque part… Ce vécu est tellement habituel – pour autant que l’on soit en bonne santé – que l’on ne pense à pas à se demander ce qui se passe durant le sommeil. La question n’est pas résolue par la science : pour elle le sommeil reste une énigme. Mais les faits sont là : de la nuit, du sommeil profond et prolongé, l’homme reçoit chaque jour de nouvelles forces. En fait, la nuit et le sommeil apportent les cadeaux les plus précieux  : ce qui permet à l’être humain de se tenir debout, conscient, d’être créatif et actif dans le monde.

Les traditions et l’anthroposophie permettent de comprendre un peu plus le sommeil. Il y est comparé à une « petite mort ». Celui qui s’endort s’engage dans un processus semblable à celui de la mort, sauf qu’il est temporaire puisqu’il dure juste le temps entre l’endormissement et le réveil. Au moment où la personne perd conscience, son âme (avec son Je) se dégage du corps et s’élargit au-delà du temps et de l’espace. Elle rejoint son milieu d’origine, un monde de nature purement morale et spirituelle, d’une complexité encore plus grande que le monde matériel – qui d’ailleurs n’en n’est pas séparé. L’âme du dormeur entre en relation avec les êtres spirituels qui évoluent dans ce monde, y compris les défunts. Le moment culminant du sommeil est la rencontre avec le Christ. Ses forces solaires divines redonnent des forces de vie qui pénètrent jusqu’au corps physique en le régénérant. Chaque matin, chaque réveil est une re-création, un nouveau début. Parfois, un pressentiment effleure celui qui se réveille par l’image d’un rêve, comme un parfum d’un vécu de la nuit. Mais pour l’essentiel, l’homme d’aujourd’hui reste largement inconscient des expériences du sommeil, il en ressent seulement les effets positifs.

Noël : la nuit de l’année

Ce rythme entre le jour et la nuit au cours de vingt-quatre heures se retrouve aussi dans le rythme des saisons. L’été correspond à la conscience de jour, en lien avec l’activité la plus grande. Puis le soir de l’année arrive en automne ; les nuits s’allongent, l’activité s’intériorise et se ralentit. L’hiver est la nuit de l’année. C’est au coeur de l’hiver, au moment le plus sombre de l’année, qu’est placée la fête de Noël. Les initiés des Mystères pré-chrétiens faisaient cette nuit-là une expérience particulière. Ce que chacun vit normalement dans l’inconscience du sommeil, ils le percevaient éveillés et conscients. Grâce au regard clairvoyant, au travers de la terre qui leur apparaissait comme transparente, ils contemplaient le soleil dans sa dimension spirituelle, le « soleil de minuit ». Ils en recevaient la plénitude de la grâce, les forces de vie et d’inspiration. Dans sa lumière ils percevaient le Logos créateur s’approchant de la terre. La grande nouvelle qui bouleversa les mages dont il est question dans l’évangile de Mathieu, c’est précisément celle que le Logos, l’Être solaire qui jusque là s’approchait de la terre, venait enfin s’y incarner. La légende dit que les mages « perçurent une étoile aussi brillante que le soleil de midi », en laquelle se trouvait l’effigie d’un petit enfant sous le signe de la croix1.

Depuis que le Christ s’est lié à la vie de la terre, le mystère autrefois réservé aux initiés est offert à tous. Pendant la nuit de Noël, chacun est invité à vivre éveillé et conscient la grâce reçue habituellement dans l’inconscience. C’est le sens de la messe de minuit traditionnelle. La nuit du 24 au 25 décembre, la troisième après le solstice d’hiver, correspond au moment le plus sombre de l’hiver, elle est elle-même la « mi-nuit » de l’année. Dans la nuit sacrée, la force solaire du Christ se déverse de manière toute particulière. De même qu’à la fin de l’été, l’homme récolte les fruits que la nature offre en surabondance, en hiver, il peut recevoir à Noël la plénitude de la grâce divine. C’est la raison pour laquelle il existe dans la Tradition, ainsi que dans la Communauté des chrétiens, non seulement un office de Noël, mais trois : à minuit, à l’aube et en plein jour. Il ne faut pas moins de trois offices pour s’ouvrir à la grâce reçue à Noël. Ce don se poursuit tout au long des douze jours et nuits saints, jusqu’à l’Épiphanie. Le 6 janvier est l’aube de l’année ; les jours ont nettement commencé à se rallonger.

Des cadeaux venus du ciel

Tout ceci permet de saisir pourquoi les fêtes d’hiver sont particulièrement liées à la tradition des cadeaux. La fête de la Saint-Nicolas, par exemple, parle directement de dons reçus dans la nuit. À noter que Martin Luther, refusant le culte des Saints, a instauré à la place de la Saint-Nicolas le « Christ Kind » qui apporte des cadeaux non pas le 6 décembre mais à Noël. Mais l’image est la même : un être spirituel descend dans la nuit, en hiver. À l’insu de tous, il vient apporter des cadeaux que l’on découvre le matin au réveil. Qu’est-ce qu’il est attendu ! Quelle joie pour les enfants : joie dans l’attente, puis reconnaissance en découvrant les surprises autour de la cheminée, dans les chaussures ou sur le rebord de la fenêtre.

Dans certains pays, le Saint est accompagnée d’un être plus ou moins menaçant qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions des enfants. Sans en approuver l’aspect parfois trop moralisateur, on peut se dire que ce personnage reflète aussi une réalité objective. Car suivant la manière dont on se prépare à la nuit et l’attitude dans laquelle on reçoit ces dons, les forces reçues seront plus ou moins grandes. Le conte de Grimm « les lutins » exprime ceci de manière frappante. Un cordonnier est devenu très pauvre, il ne lui reste qu’un peu de cuir, juste de quoi faire une paire de chaussure. Qu’importe, le soir, il découpe encore le cuir pour préparer son travail du lendemain. Confiant en Dieu, il fait sa prière et s’endort. Le lendemain, après sa prière du matin, il découvre que les chaussures ont été terminées ! Elles sont tellement parfaites qu’elles sont immédiatement vendues à bon prix. Il peut grâce à cela acheter du cuir pour deux paires de chaussures. Le lendemain, les deux paires ont été sont faites mystérieusement dans la nuit, tout aussi parfaites. Ainsi, chaque jour, et sa richesse se démultiplie. Un moment, il décident avec sa femme de rester éveillés pour observer qui accomplit ce travail dans la nuit. Cachés, ils découvrent deux minuscules êtres nus qui travaillent à faire les chaussures. Pour les remercier, la femme confectionne des petits vêtements à leur taille et les place sur le plan de travail. La nuit suivante, les lutins s’en habillent, chantent et dansent de joie. Ils ne reviendront plus, mais depuis, le cordonnier et sa famille vivent dans la prospérité.

L’attitude du cordonnier et de sa femme est décisive. Malgré la pauvreté, ils gardent confiance en Dieu et ils expriment en actes leur reconnaissance par rapport aux êtres de la nuit. Un cadeau, un vrai don ne se fait jamais sous condition, avec une attente de retour ; il est toujours offert gratuitement, dans la joie pure de celui qui l’accomplit. Mais la réponse, la reconnaissance avec laquelle il est reçu fait naitre un surplus de joie chez celui qui le fait comme chez celui qui le reçoit. On entre ainsi dans une dimension régie par d’autres lois que la réalité matérielle où tout se compte et où la richesse est limitée.

Le temps de la grâce et de la joie

Le temps de Noël, le temps des cadeaux, permet chaque année de s’ouvrir à cette dimension de l’existence régie par la grâce. Dans le Prologue de l’évangile de Jean, il est question de la grâce avec le mot grec kharis. Ce mot évoque le don – ce « surplus » qui rend la vie plus belle, plus lumineuse et qui lui donne tout son sens. Moïse a apporté la Loi stricte, qui comptabilise les bonnes et les mauvaises actions. le Logos, le Christ, apporte « la plénitude de la grâce et de la vérité ». Sa force peut être accueillie de manière de plus en plus consciente, dans une reconnaissance qui en elle-même devient source de vie et de joie. Car le mot grec kharis, la « grâce », est de la même racine que le mot khara, « la joie ». Le motif de la grâce évoqué dans le prologue de l’évangile de Jean résonne à la fin de son évangile avec les paroles du Christ à ses disciples : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète 2» . Et cette joie, « nul ne pourra vous l’enlever3».

 

Photo : vitrail de Chagall, église Saint-Etienne à Mainz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1Légende des Rois mages selon Johan von Hildesheim

2 Jn, 15, 11

3 Jn 16, 22

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